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Médias : l’émergence de nouveaux empires

  • Fiche pédagogique, parue dans le dossier de la Semaine de la presse 2017
En quelques années, le paysage médiatique français a été profondément bouleversé, avec l’achat de très nombreux titres par de nouveaux propriétaires, et la constitution d’immenses empires. Il suffit de faire un rapide tour d’horizon de ces innombrables changements pour comprendre les débats que ceux-ci peuvent soulever.

Ressources

Le programme du Conseil national de la résistance Les Jours heureux peut être consulté ici :

 http://bit.ly/2egXXpu
Des mots ou discours célèbres sur la liberté de la presse peuvent être écoutés ici :

http://bit.ly/2dwjUSN
un entretien de Laurent Mauduit sur TV5Monde au sujet de la crise de la presse peut être visionné ici :
http://bit.ly/2eriIQx

Quelques ouvrages  à consulter

Edwy plenel, Combat pour une presse libre, Galaade éditions, 2009.
Albert Camus, Camus à Combat, Cahiers Albert Camus, n°8, Gallimard, 2002.          
Julia Cagé, Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie, Le Seuil, « République des idées », 2015.

 

Le séisme de la concentration

Si l’on ne prend en compte que les changements récents, on a tôt fait de constater qu’ils sont innombrables :
Le milliardaire Xavier Niel (propriétaire de l’opérateur de téléphone Free), allié au banquier Matthieu Pigasse et au richissime Pierre Bergé, a racheté le groupe Le Monde (Le Monde, Télérama, Courrier International, Le Monde diplomatique…) puis le magazine L’Obs. Les trois mêmes hommes d’affaires ont créé un fonds d’investissement de 500 millions d’euros, pour faire de nouvelles acquisitions.
L’homme d’affaires Vincent Bolloré est devenu le premier actionnaire du groupe Vivendi et donc de ses filiales Canal+ et ITélé.
Après des achats en cascade dans les télécommunications, le financier Patrick Drahi a aussi acheté le quotidien Libération, le groupe L’Express (L’Express, L’Étudiant, Lire, L’Expansion…) et prendra progressivement le contrôle d’ici 2019 du groupe NextRadioTV (BFM-TV, BFM-Business, RMC…)
Figurant parmi les plus grandes fortunes françaises, Bernard Arnault (groupe LVMH), déjà propriétaire du quotidien Les Échos, a fait l’acquisition du Parisien.
Au fil de ces dernières années, le Crédit mutuel a acheté toute la presse régionale de la façade Est de la France, de Metz et Nancy jusqu’à Avignon, en passant par Lyon et Grenoble : l’Alsace, le Républicain lorrain, l’Est républicain, le Progrès, le Dauphiné, etc.

Une rupture dans notre histoire

Ces opérations en cascade achèvent un long mouvement de concentration de la presse qui était déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, et qui plonge les médias français dans une histoire radicalement nouvelle. Pour tourner la page honteuse de la presse corrompue de l’Entre-deux-guerres, quelques mois avant la Libération, le Conseil national de la résistance (CNR) avait en effet consigné dans son programme "Les Jours heureux" l’ambition de rétablir «la liberté de la presse, son honneur, et son indépendance vis-à-vis des puissances financières».
En application de ce principe, une grande partie de la presse française cherche donc à l’époque, sous des statuts juridiques différents, des moyens d’assurer son indépendance. Le Monde, copié plus tard par Libération, est ainsi un journal… propriété de ses journalistes. D’autres, comme le Parisien, le Courrier picard, ou le Dauphiné, choisissent le statut de coopérative ouvrière.
C’est donc, au fil des ans, ce principe issu de la Résistance qui a été oublié. La constitution des nouveaux empires s’est faite au travers d’un long mouvement de concentration mais aussi de «normalisation» économique.

Les risques de la concentration

Si certains observateurs défendent l’idée que la France, à l’heure de la mondialisation, a besoin de géants de la communication, on devine que cette concentration soulève pourtant de grands débats, pour plusieurs raisons :
plus la concentration progresse, plus le pluralisme, qui est au cœur de toute vie démocratique, est menacé;
la concentration des médias est conduite en France par des grandes fortunes dont la presse n’est pas le métier. Elle obéit donc plus souvent à des logiques d’influence que des logiques industrielles;
la «normalisation» économique se double du même coup souvent d’une «normalisation» éditoriale, comme en ont attesté de nombreuses crises récentes : censure d’un documentaire sur le Crédit mutuel et remise au pas des Guignols à Canal+; crise à la chaîne ITélé; licenciement pour un motif vraisemblablement politique à l’Obs, autocensures fréquentes, etc.


Laurent Mauduit, journaliste, cofondateur de Mediapart, auteur du livre Main basse sur l’information, Don Quichotte, 2016