CLEMI

Retrouvez nous sur :

Cinq gestes barrières contre l'infodémie

Dès février 2020, l’Organisation Mondiale de la santé (OMS) a alerté sur les risques d’une infodémie ; c’est-à-dire les risques d’une épidémie de fausses informations autour du coronavirus Covid 19 sur Internet. Rose-Marie Farinella, professeure des écoles et experte en éducation aux médias propose cinq conseils pour se prémunir contre ce risque, à écouter en podcast et/ou à lire ci-dessous..

Face à une information, il important de ne pas agir sous le coup de l’émotion mais d’examiner les faits à la lumière de la raison. Je vais vous donner quelques pistes de réflexion à partir de l’exemple d’un message que j’ai reçu le 20 mars dernier sur Whatsapp avec des conseils de prévention pour éviter d’attraper le Covid 19

« Voici une information d'un chercheur collaborant avec le groupe de travail qui lutte contre l'épidémie de coronavirus. Nous transmettons ici à tous des informations claires, simples et accessibles, qui décrivent exactement ce qu'est le virus Covid-19 (Coronavirus), comment il se transmet d'une personne à l'autre et comment il peut être neutralisé dans la vie de tous les jours. L'infection par le virus ne provoque pas un rhume avec écoulement nasal ou une toux grasse, mais une toux sèche, c'est la chose la plus facile à reconnaître. (…)
Comment pouvez-vous l'éviter ? Vous pouvez vous gargariser avec une solution désinfectante qui élimine ou minimise la quantité de virus qui pourrait entrer dans votre gorge, ainsi vous l'éliminez avant qu'il ne descende dans la trachée puis dans les poumons. Copiez ce message et partagez-le. »

Lien direct vers le podcast

Interview de Rose-Marie Farinella,professeure des écoles et experte en éducation aux médias, réalisée par Virginie Sassoon, responsable du pôle Labo au CLEMI, le 02 mai 2020.

1. vérifier la source du message

Avant de suivre ces conseils, ou de partager cette information, je pense d’abord à enquêter sur sa source. Vérifier d’où elle vient cette information, qui l’a publiée, sur quel site, à quelle date et de m’assurer que cette source est fiable. Vérifier s’il s’agit d’un site d’information, d’un site parodique, ou un site +ou – douteux, coutumier des fausses informations
Mon message a été publié sur Whatsapp, un service de messagerie instantanée, qui ne garantit aucunement la fiabilité des infos qui circulent.
Qui a écrit ce message ? Cette personne est-elle une source fiable ? Je n’en sais rien car le texte n’est ni signé, ni daté. On doit se méfier de ce type de messages en chaînes , dont on ne connait pas l’auteur qui circulent sur des messageries comme Whatsapp ou Messenger et qui se terminent très souvent par une sollicitation à être « copié et partagé ». Ils véhiculent souvent de fausses informations, qui peuvent être parfois dangereuses.
Si par exemple, on donne un mauvais conseil à un ami pour se soigner, sa maladie peut empirer.
Je sais juste que ce message m’a été transmis le 20 mars dernier par une amie boulangère , qui n’est donc pas experte dans le domaine de la santé

2. Analyser le contenu du message

La publication commence ainsi :

« Voici une information d'un chercheur collaborant avec le groupe de travail qui lutte contre l'épidémie de coronavirus »

  1. De quel « chercheur » parle t-on ? Là encore, aucun nom n’est cité, comment peut-on vérifier cette information ? On ne sait même pas même pas quelle est sa spécialité ? Il peut-être chercheur en mathématiques ou en sociologie…
  2. Par ailleurs, ce chercheur appartiendrait à « un groupe de travail » dont on ne sait rien sont ses membres et leurs compétences. Cette information ne m’incite pas à plus de confiance…
  3. Quant au reste du contenu et je me demande s’il est crédible. Il s’agit de conseils de prévention pour ne pas attraper le coronavirus. Le texte est plausible, mais j’ignore s’il est pertinent car je ne suis pas experte en la matière.

3. se méfier de soi-même

Comme j’ai très envie de trouver des informations pour éviter d’attraper le Covid 19, je vais avoir tendance à croire que le contenu de ce message est véridique. En effet, nous avons tous tendance à ne nous intéresser, à n’écouter, à ne partager que les informations qui vont dans le sens de nos opinions ; un travers qui s’appelle « le biais de confirmation ». Si on a trop envie de croire que la prise de tel remède-miracle va nous guérir, on aura tendance à croire qu’il est efficace et à en parler à tout notre entourage….
C’est important d’avoir conscience de la faiblesse de notre psychisme. On peut se faire berner par notre cerveau qui nous joue des tours avec des généralisations abusives, des préjugés, des illusions d’optique et autres biais cognitifs…D’après le sociologue Gérald Bronner, dont je vous engage à découvrir les ouvrages, nous sommes soumis à plus de 150 biais cognitifs.
Méfions-nous par exemple de notre tendance à penser que les événements désagréables qui nous arrivent sont forcément provoqués par des personnes malveillantes qui l’ont fait exprès (un travers qui s’appelle le biais d’intentionnalité). Concernant le Covid 19 de nombreuses fausses informations ont circulé sur son origine. Il aurait soi-disant été créé selon les uns ou les autres par les gouvernements américains, français, chinois ou israélien, par les milliardaires Georges Soros ou Bill Gates ou par l’industrie pharmaceutique.
Les biais peuvent nous amener à prendre décisions préjudiciables pour nous-mêmes ou les autres. Des internautes ont suivi des conseils inefficaces, voire même dangereux, pour prévenir ou guérir le covid 19 en se désinfectant les mains à l’eau de javel, en consommant de l’alcool ou de la cocaïne pour neutraliser le virus.

4. Croiser les informations sur plusieurs médias fiables.

Je vais vérifier la véracité de ce contenu en croisant l’information sur plusieurs médias fiables.

  1. Je fais une recherche par mots clés. Quand je trouve un message en chaîne, c’est encore plus simple, je fais un copier/coller des 2 premières phrases du message dans mon moteur de recherche. Résultat : ce dernier me propose plusieurs sites dont celui de « l’AFP factuel ». Ainsi, je me rends compte que des journalistes de cette agence ont déjà vérifié cette publication.
  2. Après enquête auprès d’un épidémiologiste américain et après consultation des documents de l’OMS, L’AFP Factuel conclut que le message contient de nombreuses erreurs. Un exemple : contrairement à ce qui est préconisé dans le message, faire des gargarismes avec une solution désinfectante » ne neutralise pas le virus.
  3. En croisant l’information, je me rends compte que le site de « l’Inserm » confirme ce qu’a écrit « l’AFP Factuel » ainsi que le site du « Huffington Post » 

Il est donc important de croiser les informations sur plusieurs médias fiables. N’hésitez pas à consulter les rubriques de fact cheking (c’est-à-dire de vérification des faits) , qui sont de plus en plus nombreuses dans la presse . Dans ces rubriques des journalistes analysent les informations qui circulent sur internet et les réseaux sociaux et vous confirment si elles sont vraies ou fausses.

Voici quelques noms de sites avec des fact chekers qui font un travail remarquable. Mais ma liste n’est pas exhaustive , puisque nombre de rédactions ont intégrer un rubrique dédiée au factchecking :

A noter que « L’AFP Factuel » a vérifié + à ce jour près de 120 fausses infos depuis le début de l’épidémie. Les Décodeurs du journal « le Monde » ont crée un petit guide très utile pour distinguer les fausses informations qui circulent actuellement sur le sujet  

N’hésitez pas à aller sur le site « hoaxbuster.com » qui recense des fausses informations.

Vous pouvez également consulter le site de « l’OMS »  et Santé Publique France

5. contextualiser les textes et les images

Outre l’importance des sources, il faut également veiller à la contextualisation des textes et des images.

Une photo est censée figer le réel. Mais comme une image relève de multiples choix, elle ne peut être totalement objective. Le photographe ne va pas pouvoir donner une vision à 360 ° de la réalité, il doit choisir ce qui va être dans le champ et hors champ et à quel moment il va faire sa prise de vue.



Suivant le cadrage une photo ne raconte pas du tout la même histoire. Sur cette publicité Kodak des années 70, c’est flagrant !










Exemple 1

Le choix de l’angle de vue est déterminant ainsi que celui du choix du matériel et de leurs réglages.

  • Si le photographe couvre une manifestation, il peut choisir de prendre sa photo à un endroit où la foule est dense, ou bien là où elle est clairsemée.
  • S’il se positionne face à une file d’attente, on a l’impression que les gens, sont serrés les uns derrière les autres, alors que s’il se place sur le côté, on voit que la distance sociale d’un mètre minimum est respectée. Ces clichés ont été pris par des photographes d’une télévision danoise avec un télé objectif et un grand angle pour accentuer ou atténuer les distances .
  • Si le photographe fait le portrait d’un homme politique, il peut choisir un moment où ce dernier est à son avantage, pendant qu’il prononce un discours ou à un moment où il est dans une posture plus délicate en train de bailler par exemple.
  • Si un manifestant est photographié au moment où il se jette sur une autre personne, on pourrait croire qu’il s’agit d’une agression, alors qu’en fait il est peut-être en train de lui porter secours. Si on ne contextualise pas une image (ou texte d’ailleurs), cela peut induire de graves contresens.

Crédits photos : Angle 1 - Olafur Steinar Gestsson et Philip Davali ; Angle 2 - Photo Olafur Steinar Rye Gestsson et Philip Davali

Exemple 2

Une photo peut être manipulée de mille et une manières

  1. On peut mentir sur la légende d’une photo ou sur les commentaires dans une vidéo.
  2. On peut faire passer une image extraite d’un jeu vidéo, d’une publicité ou d’un film de fiction pour un photo reportage.
  3. On peut mentir sur l’histoire d’une photo ou d’une vidéo : à savoir qui l’a prise, où, quand, comment, pourquoi, dans quel contexte et qui la diffusée, sur quel site et quand. Si l’on ment ou si l’on se trompe sur un seul de ces paramètres, l’information est fausse
  4. ...

Par exemple, depuis le 4 avril, circulent plusieurs publications sur Facebook, photos à l’appui, affirmant qu’un hôpital à Nairobi au Kenya aurait été incendié par des manifestants à la suite de la découverte d’un lot de vaccins empoisonnés contre le Covid 19 en provenance des Etats Unis.

En utilisant un outil de recherche d’images inversé comme Google Image, on retrouve cette photo sur les sites de « l’ l’AFP factuel », des « Observateurs de France 24 » (des fact chekers) et sur le site du quotidien régional « Le Télégramme ». Les trois sites expliquent qu’il s’agit bien d’un hôpital en train de brûler. Mais cette tragédie a eu lieu au Cameroun et, non au Kenya, en février 2019, plusieurs mois avant le début de l’épidémie du Covid 19 . Un incendie attribué à des combattants séparatistes.

Imaginez les conséquences de la diffusion de ce genre de mensonges… Cela peut générer une flambée de haine!

Exemple 3

Par ailleurs, on peut manipuler une image avec la technique en recourant à des photomontages.

Voici la photo de chemin de fer sur lequel il est inscrit « Covid 19.

Cette photo a été vérifiée par « l’AFP Factuel », « Snopes » et les Observateurs de « France 24 ». Les 3 sites confirment qu'il s’agit d’une infox.

Selon certaines légendes de cette photo, des vaccins contre le Covid 19 auraient été stockés dans ce wagon. La pandémie aurait été volontairement répandue par des laboratoires pharmaceutiques pour générer des bénéfices. En outre, en allant sur l’appli INVID WeVerify, on constate une différence de taille de pixels, à l'endroit où il est écrit « Covid 19 ». Ce qui signifie qu’il y a eu un photo montage.

A la gauche de la photo sur le wagon, il est écrit GATX. Il s'agit du nom d'une entreprise américaine de location de wagons de chemins de fer. Interrogée, cette entreprise a nié formellement avoir transporté des vaccins…

Il est important de s’assurer du contexte de l’image ou d’un texte, comprendre qu’une photo ou une vidéo ne peuvent être une preuve irréfutable de la réalité. D’où l’intérêt de prendre son temps pour analyser les détails d’une image, de savoir faire de la recherche judicieuse par mots clés,d’utiliser des applis comme Google Maps et Street View pour identifier le lieu où a été prise la photo ; mais aussi des applis comme Google image et Tineye pour retracer son origine et son parcours sur la toile. Sur l’ iphone « ImageSearch » et sur Android « Reverse Image Search Tool » sont des applis gratuites et très simples d’utilisation.

Prenons garde de ne pas agir sous le coup de l’émotion et de partager des documents qui nous touchent trop, nous font peur, nous indigne, nous mettent en colère. Prenons le temps de réfléchir.