CLEMI

Retrouvez nous sur :
  • Imprimer

Économie des pure players d'information

  • Fiche info, parue dans le dossier de la Semaine de la presse 2016
L'une des originalités du paysage des nouveaux médias d'information français tient au nombre et à la diversité des éditeurs numériques indépendants, couramment appelés « pure players d'information ». La plupart de ces pure players d'information ont été et sont créés par des journalistes. Il faut, parmi eux, distinguer les éditeurs d'information spécialisée et les éditeurs d'information politique et générale (IPG). C'est sur l'économie de ces derniers que porte la présente fiche.

En 2015, les modèles économiques des pure players d'information diffèrent profondément selon les choix que ceux-ci ont opéré quant aux ressources sur lesquelles ils s'appuient : publicité/gratuit ou abonnement/payant ? Dans la première catégorie figurent des sites comme Rue89, Slate, Atlantico, etc. Dans la seconde se retrouvent des sites « anriens » comme Médiapart ou Arrêt sur images, mais aussi récemment créés ou qui vont ouvrir comme LeQuatreHeures ou LesJours.

L'option gratuite repose sur la nécessité de constituer des audiences importantes ou très « qualifiées », qui seules intéressent les annonceurs. Elle exige également le plus souvent d'associer des ressources complémentaires telles que la formation (Rue89) ou la vente d'information à des tiers (Slate). Dans ce modèle dit gratuit rares sont les sites qui ont trouvé l'équilibre. Il exige une maîtrise très précise des coûts et notamment des effectifs et des formes de rémunération des journalistes (pigistes, stagiaires, etc.). Faute de quoi, les arrêts se sont révélés nombreux, notamment en région.

C'est ce qui explique l'engouement récent pour l'approche payante, qu'est venu conforter le succès de médiapart, avec désormais plus de 100 000 abonnés. En principe la démarche par abonnement per­met de mieux doser les conditions de la montée en puissance des moyens rédactionnels et commerciaux. C'est ainsi que médiapart devait débuter avec une rédaction d'une vingtaine de journalistes, alors qu'aujourd'hui la rédaction de ce site dépasse la trentaine pour un effectif global d'une cinquantaine de personnes. Les sites qui font leurs premiers pas dans cette voie (LeQuatreheures, Lim- prévu) reposent sur quelques journalistes, souvent à temps partiel.

Cependant, les chances de succès dans ce modèle par abonnement reposent sur l'originalité et le caractère singulier de l'information proposée. Il ne peut y avoir « de paiement d'information » par un public donné sans que celle-ci ait une valeur ajoutée reconnue que celle-ci tienne au genre (investigation, reportage, data jour­nalisme, etc.) ou à l'angle, la sensibilité éditoriale dans lequel le public puisse se reconnaître. Telle semble être l'explication du suc­cès de médiapart, mais aussi d'échecs tel que celui de Dijonscope.

Faut-il en conclure que l'option payante, de sites de niches en quelque sorte, est la seule qui s'imposera à terme ? Il est probable que de tels sites ont des chances de s'installer dans le paysage, moyennant une excellence éditoriale et une efficacité commerciale. Pour autant cela ne condamne pas la démarche basée sur la gra­tuité, qui coïnride avec les usages d'une grande partie du public, à commencer par les plus jeunes, qui bien souvent accèderont à un contenu via un réseau social ou un moteur de recherche. Cela impose alors d'imaginer des regroupements ou des alliances. C'est bien ce qui se dessine autour de L'Obs, avec le rachat de Rue89 et la création de Le Plus. Des éditeurs traditionnels peuvent faire le choix de l'association avec de tels pure players, voire d'en créer, comme le fit Le monde avec LePost. C'est aussi l'approche privilégiée par PubliHebdos (groupe Ouest-France) avec la création d'une galaxie de pure players locaux (76actu, 27actu, Normandieactu, etc.).

C'est peu dire donc que l'économie des pure players d'information est diverse et évolutive, qu'il s'agisse des ressources ou des formes d'organisation et d'activités, générant des coûts moins élevés au regard des éditeurs traditionnels. Du côté des ressources, des pure players font davantage usage du « crowdfunding » via des plates formes spécialisées telles que Ulule ou KissKissBankBank, parfois en y recourant régulièrement (Upmagazine, StreetPress). Dans les manières de penser l'organisation de la production de l'information des pure players comme Rue89, LePlus, Atlantico ou HuffingtonPost ont appris à maîtriser la coproduction entre journalistes et experts (issus du public). Ce ne sont que quelques exemples qui pourraient bien marquer le fait que les pure players d'information sont des laboratoires en vraie grandeur, du point de vue éditorial, mais éga­lement de l'économie du média.

Jean-Marie charon, sociologue spécialiste des médias, chercheur associé à l'EHESS