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Le pizzagate


Par Karen Prévost-Sorbe

Le Pizzagate éclate en octobre 2016 à la fin de la campagne présidentielle américaine opposant la démocrate Hillary Clinton et le républicain Donald Trump. Alors que les deux candidats sont au coude à coude dans la course à la Maison-Blanche, une théorie conspirationniste se propage très rapidement sur internet et les réseaux sociaux. Hillary Clinton serait à la tête d’un réseau pédophile dont le QG se trouverait dans le sous-sol d’une pizzeria de Washington.

Cette histoire délirante est réfutée très rapidement par les services de police et les médias américains. Mais la controverse se poursuit après l’élection de Donald Trump début novembre 2016. Cette théorie inventée de toutes pièces a failli conduire à un drame bien réel. La pizzeria « Comet Ping Pong » (identifiée comme le centre du complot) et ses employés sont la cible de nombreuses menaces. Le 4 décembre 2016, Edgar Maddison Welch entre dans la pizzeria muni d’un fusil d’assaut AR-15, menace un employé avant de faire feu dans l’établissement.

Le Pizzagate est une affaire incroyable qui permet d’étudier l’anatomie d’une fake news, d’en saisir la viralité, afin de mieux en comprendre les conséquences.

Genèse d’une théorie conspirationniste

À 48 heures du second débat présidentiel, Wikileaks, la plateforme fondée par Julian Assange en 2006, dévoile plus de 2000 e-mails piratés sur les comptes de l’équipe d’Hillary Clinton. Un mail anodin rédigé par une assistante à l’attention de John Podesta, responsable de la campagne électorale d’Hillary Clinton, retient l’attention des internautes. Il mentionne un mouchoir sur lequel est dessiné le plan d’une pizzeria. Les complotistes y voient un message codé. Le mot « pizza » est en effet employé comme nom de code pour désigner « fille » dans les réseaux pédophiles (Urban dictionary, 2010).

Rapidement, sur des sites comme Reddit et 4Chan, de fausses informations circulent selon lesquelles John Podesta fait partie d’un réseau pédophile qui utilise une pizzeria de Washington comme quartier général. Cette pizzeria est tenue par James Alefantis, un leveur de fonds pro-démocrate. Hillary Clinton serait complice. La théorie se diffuse également sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter sous le hashtag #Pizzagate. L’affaire du Pizzagate est lancée.

Cette théorie est en fait un agrégat de rumeurs anciennes diffusées sur le web ultraconservateur et à tendance conspirationniste américain, avec l’idée centrale qu’il existerait un « trafic d’enfants » au sommet de l’appareil démocrate. Ces récits sensationnels sont surtout portés par le mouvement QAnon. Il s’agit d’une mouvance conspirationniste américaine née sur le web en 2017, regroupant des promoteurs de théories du complot selon lesquelles une guerre secrète aurait lieu entre Donald Trump et des élites implantées dans le gouvernement, les milieux financiers et les médias, qui commettraient des crimes pédophiles. QAnon est, quant à lui, qualifié de « phénomène dangereux car contenant tous les éléments qui pourraient lancer un soulèvement, inciter à la violence voire pousser à une révolte politique » (Clint Watts, ancien agent du FBI, propos rapportés dans Le Monde, 24 septembre 2018).

Un délire viral qui conduit à des coups de feu dans une pizzeria

La « théorie » est sortie de l’ombre en passant d’une plateforme à une autre dans un temps record. Elle s’est renforcée en donnant à des détails insignifiants une signification. Des relais importants ont permis à cette folle théorie de sortir de forums obscurs et anonymisés pour atteindre le grand public. Des médias en ont parlé pour montrer que cette théorie ne reposait sur rien. Des responsables politiques de haut rang, comme le général Mike Flynn, futur conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, l’ont faite circuler sur les réseaux sociaux, laissant entendre que cela pouvait être vrai. Des géants du web tels que Google ont participé également à la propagation de cette théorie.

Durant cette période, de plus en plus de recherches associant les mots « Podesta » et « Pédophilie » sont réalisées sur les moteurs de recherche. Face à ces demandes, Google affiche des résultats qui renvoient majoritairement vers des sites conspirationnistes, se souciant peu de la vérité et participant ainsi à la diffusion de fausses informations. Malgré les nombreuses corrections et améliorations qu’a connu l’algorithme de Google, différents critères influencent la visibilité d’une publication, et aucun n’est objectif ou neutre. Par exemple, plus le nombre de pages citant un document est grand, plus ce document est considéré comme important et mis en avant dans les réponses aux requêtes.

Le 4 décembre 2016, l’arrestation d’Edgar Maddison Welch marque le point culminant de cette affaire invraisemblable. Ce dernier a expliqué aux policiers avoir parcouru plus de 500 km de la Caroline du Nord à Washington pour mener sa propre enquête. Il avait lu en ligne que des « enfants sexuels » se trouvaient dans la pizzeria. L’incident aurait pu se terminer dans un bain de sang.

Un nouveau rapport à l’information et à la vérité

Cette histoire montre la rapidité et l’emprise que peuvent avoir des constructions collectives comme le Pizzagate sur le rapport qu’entretiennent des individus avec les faits et la vérité. Cette « théorie » s’est propagée de manière virale sur internet et les réseaux sociaux, malgré les nombreuses enquêtes journalistiques qui l’ont dénoncée. Cette affaire questionne : le rapport à l’information et à la vérité aurait-il changé ? Pour les médias de masse, ce fait divers illustre l’avènement de l’ère de la « post-vérité » et le pouvoir de nuisance des fake news. Le dictionnaire britannique d’Oxford en donne la définition suivante : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. » Cette histoire a bouleversé la campagne présidentielle américaine de 2016.

Entrées possibles dans les programmes du lycée

En première : spécialité « histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (thème 4).
Classes préparant au certificat d’aptitude professionnelle : français – les objets d’étude « S’informer, informer, communiquer ».
Classe de seconde professionnelle : français – objet d’étude « S’informer, informer : les circuits de l’information ».

Piste pédagogique pour la classe

Le Pizzagate est une étude de cas très intéressante pour la classe. L’analyse de cette affaire invraisemblable amène les élèves à se questionner et à s’interroger sur le phénomène complexe des fake news. On peut, par exemple, commencer par présenter le cas en classe pour établir le contexte à partir d’un corpus de documents de nature différente (un article de presse, un reportage audio/vidéo, un dessin de presse…). Il est important de bien préciser aux élèves le contexte particulier dans lequel s’inscrit cette théorie du complot, celui des élections présidentielles américaines de 2016. Les élèves pourront également réaliser des recherches sur le Pizzagate.

En s’appuyant sur le modèle GAMMA (Goal, Audience Message, Messenger, Medium, call to Action), on pourra amener les élèves à « disséquer » cette fake news pour mieux en comprendre les ramifications et les conséquences. Cette démarche de questionnement permet de mobiliser leur esprit critique. Les élèves pourront, par exemple, répondre aux questions suivantes de manière collaborative : quel est le but derrière cette théorie ? Quelles sont les motivations des instigateurs de cette théorie ? Qui sont les instigateurs de cette théorie ? Quel est le message envoyé ? Comment cette théorie est-elle diffusée ? Qui sont les personnes qui croient à cette théorie ? Pourquoi cette théorie est-elle crédible pour des Américains ? Qu’est-ce que cette théorie veut amener les gens à faire ? Quel est l’impact de cette théorie ?

Ressources en +

Voir la vidéo d’animation produite pour l’exposition sur ce sujet.
« Le Pizzagate », Affaires sensibles, France Inter, avril 2019.
« Pizzagate : Hillary face au complot », série vidéo « La fabrique du mensonge », Lumni, 2019.
C. Levenson, « Le pizzagate, dernière délirante théorie du complot anti-Clinton », Slate, 23 novembre 2016.
T. Faussabry, « Qu’est-ce que “QAnon”, le phénomène complotiste visible dans les meetings de Trump ? », Les décodeurs, Le Monde, 24 septembre 2018.