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Photographie et notion de point de vue


Par Isabelle Martin

Le développement des compétences d’analyse ou de lecture d’images fixes, et en particulier de photographies de presse, est une bonne manière de comprendre la notion de point de vue (angle) que l’on retrouve dans le traitement médiatique d’un événement. Sans traiter du faux, cette notion permet d’intégrer l’idée d’un écart entre la réalité et sa représentation.

Dans le travail de représentation du réel, si c’est le regard et la sensibilité qui guident l’artiste, on peut dire que le journaliste est guidé par son « honnêteté » à rendre compte du monde, faute de pouvoir être totalement objectif. Qui dit « honnêteté » dit respect d’une éthique et qui dit photoreporter dit professionnel respectant un code de déontologie. Sur la question de l’honnêteté, le magnifique texte « Objectif ? » (Visa pour l'image, 2020) d’Henri Bureau est à explorer.

Le cadrage que réalise le photojournaliste induit une vision partielle de la réalité (le champ couvert – ce que l’on voit à l’image – exclut le hors champ – ce que l’on ne voit pas) et des choix esthétiques qui sont au service d’un propos informatif. Pour permettre aux élèves de lire les images, il faut les former à leur grammaire (voir la rubrique « Se former en ligne » du Pearltrees du CLEMI Bordeaux « Illustrer par la photo »). Cette question des choix éditoriaux, esthétiques et techniques revient régulièrement sur le devant de la scène à l’occasion du World Press Photo, prestigieuse compétition professionnelle annuelle. Jusqu’où peut-on aller dans l’utilisation des techniques (usage des filtres, par exemple) pour ne pas trahir le réel ?

Le thème de l’infox peut être abordé via des photographies détournées, modifiées, voire manipulées dans l’intention de nuire. Vous en trouverez beaucoup sur les sites de fact checking (cf. focus « Panorama des offres de fact checking »). Il est important d’identifier avec les élèves sur quoi repose la manipulation (étymologiquement, « action de la main de l’homme » dont l’effet n’est pas toujours négatif) – à classer selon les intentions de celui qui manipule (cf. fiche « Fake news, infox, de quoi parle-t-on ? »). Il peut s’agir de cadrage trompeur (cadrage serré qui, contrairement à un plan large, laisse supposer qu’il y a énormément de monde), d’image ne correspondant pas à la situation (faux selfie de Thomas Pesquet par exemple), de fausse légende, d’effacement d’éléments, de personnages ou d’ajout (cf. Libération I et II d’Agnès Geoffray dans la fiche « Le pouvoir des images »).

Si le détournement d’images d’archives est intéressant sur un plan artistique, il interroge dans une perspective historique ou sur le plan informationnel. L’intention d’Agnès Geoffray a sans doute valeur de « réparation ». Ne vise-t-elle pas également à nous amener à nous interroger sur le travestissement du réel ? Que seront notre Histoire et le travail des historiens si les archives sont modifiées ? Le travail d’enquête sur des événements historiques que Serge Viallet mène à partir d’images d’archives peut, à ce titre, être présenté aux élèves comme une démarche antagoniste à celle d’Agnès Geoffray (voir la collection « Mystères d’archives » de Serge Viallet sur ARTE ; consulter également son témoignage au FIPADOC 2019). Il recherche, dans la collection « Mystères d’archives », l’image originelle et originale de l’événement pour s’approcher le plus possible de la réalité qui fut.

Pistes pédagogiques pour la classe

Lister avec les élèves les réflexes à avoir face à une photo, ne serait-ce que vérifier la cohérence entre sa date et ce qu’on voit à l’image (pas de feuille sur les arbres en hiver, par exemple).

Montrer les possibilités de manipulation et de détournement des images. Dans une photo, isoler, à l’aide d’un cache, un ou deux éléments et demander aux élèves d’interpréter l’image (dénotation/connotation).

Élargir le cadre en dévoilant des éléments supplémentaires et faire refaire le même travail d’interprétation aux élèves, puis dévoiler la totalité de la photo et confronter avec les interprétations précédentes (voir l’article « Confinement : ces photographes montrent comment manipuler l’opinion avec des photos prises selon différents angles », Presse Citron, 2 mai 2020).

Présenter une petite histoire du réel et de sa représentation à travers quelques exemples (voir A. Weinberg, « L’histoire des images en cinq étapes », Sciences Humaines, 21 août 2018). Baudelaire, par exemple, qui au XIXe siècle déclare dans Extrait du Salon de 1859 sa détestation de la photographie, qualifiée de « moyen étranger à l’art » utilisant des « stratagèmes indignes » : « L’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : “Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art c’est la photographie” [...] ». En vérité, pour l’écrivain et poète, la photographie reste méprisable dans le rapport trop étroit avec le réel qu’elle entretient !