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Les artistes, des lanceurs d'alerte ?


Par
Juliette Le Taillandier de Gabory

Les artistes cherchent à nous alerter, nous faire réagir, nous mettre mal à l’aise, à travers des œuvres qui simplifient à outrance, stylisent, caricaturent certaines facettes de notre vie contemporaine. Elles en deviennent alors d’autant plus spectaculaires et plus effrayantes. Par cela, les artistes nous invitent à nous réveiller, à retrouver notre liberté individuelle d’agir et de penser. Il y a une efficacité de l’œuvre d’art, dans le sens où elle produit des effets, elle agit. À voir ensuite ce que nous en faisons, nous, « spectateurs » !

Kevin Lau, artiste singapourien, s’attaque ainsi aux réseaux sociaux et à leur emprise sur nos vies. Pêche aux likes, consommation de smileys en guise d’antidépresseurs, Instagram en nouveau Big Brother : il crée des raccourcis visuellement très impactants pour exhiber l’addiction, entre tyrannie et voyeurisme, que nous développons tous à l’égard des grandes plateformes sociales. Tel un nouveau moraliste du XXIe siècle, il observe et dénonce les travers de ses contemporains, grâce à des illustrations aussi minimalistes qu’efficaces, inspirées de l’univers du pop art… autant de réflexions utiles aujourd’hui où nous sommes plus de deux milliards à nous connecter chaque mois sur le réseau social Facebook. La technique de Kevin Lau rappelle aussi l’esthétique des dessins de presse qui, à travers l’illustration, cherchent à faire réagir le lecteur (cf. fiche « Explorer le dessin de presse »).

De même, l’artiste français Nicolas Davoine, dit Encoreunestp, nous invite à réfléchir aux fonctionnements des réseaux sociaux et notamment leur action de censure, au moment où paradoxalement les plateformes sociales cherchent à lutter contre les fake news et semblent donc vouloir agir pour le bien commun. En effet, à partir de 2017, Google se met à détecter les fake news et déférence les sites relais (RT, Sputnik). De nombreux partenariats sont engagés avec des rédactions comme Libération, Le Monde, 20 Minutes pour lutter contre les fake news. Cependant, Google est alors accusé de déréférencer non seulement les articles contenant des fake news mais aussi ceux de ses détracteurs. Le World Socialist Web Site annonce ainsi, le 2 août 2017, que l’on « observe une perte importante de lectorat des sites socialistes, anti-guerre et progressistes au cours des trois derniers mois avec une diminution cumulée de 45 % du trafic en provenance de Google ». L’œuvre #NotiTweety 2.0 figure le petit oiseau de Twitter dans une cage. Elle nous invite à réfléchir, dans un raccourci visuellement impressionnant, aux risques que le réseau social fait peser sur nos libertés individuelles.

Depuis l’Antiquité, on dit que l’art assume trois fonctions : docere, placere, movere. À la différence des journalistes ou des enseignants qui se concentrent davantage sur la première fonction « enseigner, informer » en sollicitant surtout l’intellect et la zone rationnelle de notre cerveau, les artistes ont tout le loisir d’explorer les deux autres fonctions pour « plaire et émouvoir le public ». Ils en appellent à nos émotions, à notre goût pour le beau, à notre part sensible.

L’œuvre de Samuel Rousseau, Soubresauts du monde, est à cet égard particulièrement intéressante. Il s’agit d’une boule de papier journal, fixée au mur, animée par une projection lumineuse qui donne l’impression que le papier vibre et se convulse. Des lettres lumineuses s’en échappent comme pour retrouver leur liberté, leur potentiel poétique, hors du flux intense d’informations médiatiques bien souvent négatives. Cette œuvre hypnotique de Samuel Rousseau évoque le rôle de la presse, le traitement de l’information et son inflation, phénomène marquant de ces dernières années au point qu’un néologisme est né. On parle ainsi d’« infobésité ». L’artiste exhibe ici un travers de notre société médiatique pour nous faire réagir

Mais l’œuvre va bien au-delà de cette première interprétation, elle est polysémique. L’artiste nous immerge en effet dans un univers où le mythe et la poésie rejoignent la haute technologie. Ce journal peut aussi prendre la forme d’une planète, une étoile ou un satellite. À chacun de vivre l’expérience selon son imaginaire, en faisant ses propres associations créatives. Le spectateur exerce ainsi pleinement sa liberté d’être humain dans la rencontre artistique.