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Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information

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Réagir et agir face aux fake news


Par Karen Prévost-Sorbe

L’année 2016 a mis en lumière le mot « fake news ». Très rapidement, les fake news sont devenues un phénomène sociétal. Devenues un réel sujet de préoccupation dans notre quotidien, sur les réseaux sociaux, dans les médias et dans les mondes politique et économique, elles suscitent interrogations et débats.

Le mot-valise « fake news » recouvre des mécanismes anciens de désinformation et de manipulation de l’information : canular, fausse information, rumeur, propagande, théorie du complot… Le terme apparaît donc inapproprié pour rendre compte de la complexité du phénomène de la désinformation. Il faut prendre du recul pour mieux en analyser les enjeux. Ce phénomène interroge car « il affecte le contrat social démocratique, qui suppose la confiance et non le soupçon. Les remèdes et les réponses ne peuvent ignorer les problèmes engendrés ni les divers acteurs impliqués » (D. Frau-Meigs, Faut-il avoir peur des fake news ?, La Documentation française, 2019).

Les fake news sont une réalité durable. L’École peut apporter des réponses. Le mot « fake news » est clairement mentionné dans les nouveaux programmes du lycée (2019). La lutte contre la désinformation est aujourd’hui un véritable enjeu de citoyenneté. Tous les enseignements sont mobilisés. Néanmoins, pour gagner en efficacité, une mise à distance critique s’impose pour mieux aborder ce phénomène en classe.

Ne pas céder à la « panique morale »

Le terme « panique morale » a été inventé par Stanley Cohen en 1972 (Folk Devils and Moral Panics, Routledge, 1972). Quant à Hervé Le Crosnier, maître de conférences à l’université de Caen, il l’utilise pour désigner la peur disproportionnée des médias et d’une partie de la population face à la transformation induite par tout changement technologique, perçue comme un grand danger. Les fake news n’y échappent pas. Les médias sociaux du web 2.0 sont souvent mis en cause dans la propagation des fake news. Comme le souligne Divina Frau-Meigs, « la panique fake news suit le même déroulement cyclique que d’autres paniques médiatiques avant elle, comme celle autour du lien potentiel entre le visionnage de contenus et le développement de comportements à risque ». Cette panique est également nourrie par une couverture médiatique intense. Il faut être vigilant car l’emploi du mot « fake news » met sur un même plan d’importance des mécanismes de désinformation pourtant très différents. Il est nécessaire de bien faire la différence avec les élèves.

Par ailleurs, il est impératif de relativiser la portée de ce phénomène auprès des jeunes, comme le précise Julien Boyadjian. Des travaux de recherche fournissent des éléments d’objectivation, à l’image de l’article de Nir Grinberg et ses collègues, paru en 2019, dans la revue ScienceFake news on Twitter during the 2016 U.S. presidential election », Science, vol. 363, n° 6425, 2019, p. 374-378). Contrairement à une idée assez répandue, les plus gros consommateurs de fake news ne seraient pas les plus jeunes, mais au contraire les internautes les plus âgés : les plus de 65 ans ont ainsi diffusé sept fois plus de fausses nouvelles que les jeunes de 18 à 29 ans sur Facebook. « Ainsi constater que 1) les jeunes s’informent massivement sur les réseaux sociaux et que 2) des centaines de milliers de fake news circulent sur ces mêmes réseaux, ne suffit pas à conclure que 3) les jeunes seraient les plus menacés par le phénomène de désinformation : cela reviendrait à commettre une grossière erreur d’inférence écologique (Robinson, 1950) » (J. Boyadjian, « Désinformation, non-information ou surinformation ? Les logiques d’exposition à l’actualité en milieux étudiants », Réseaux, vol. 222, n° 4, 2020, p. 23-52). Il ne s’agit pas de minimiser le phénomène, mais d’en comprendre les contours et les enjeux pour mener une démarche éducative et pédagogique en classe avec les élèves.

Former l'esprit critique

Le développement de l’esprit critique est une des grandes ambitions de l’École. « Aujourd’hui, plus que jamais, on a besoin de citoyens capables de faire le tri dans les informations et débusquer les pièges des imposteurs, afin de réaliser des choix pertinents pour le bien de tous comme le leur » (G. De Vecchi, Former l’esprit critique, t. 1 : Pour une pensée libre, Éditions ESF, 2016). L’esprit critique participe à la formation de la citoyenneté.

Les mécanismes de désinformation doivent être analysés en classe. Des habitudes de questionnement critique doivent être développées chez les élèves, en leur fournissant des outils et des clés pour qu’ils puissent se construire un jugement autonome dans une société de l’information et de la communication. Par exemple, apprendre aux élèves à utiliser la méthode de questionnement QQOQCCP (Quoi ? Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ?) pour aborder de manière critique un document. L’éducation aux médias et à l’information (EMI) participe grandement à cette formation de l’esprit critique. De nombreuses entrées dans les programmes permettent également d’aborder cette question de la désinformation. Par exemple, le programme de français en classe de 4e propose une ouverture en éducation aux médias et à l’information avec un thème intitulé « Informer, s’informer, déformer ? ». Dans les nouveaux programmes du lycée, la notion de « fake news » est mentionnée à plusieurs reprises.

Avant de se lancer dans une activité pédagogique, il faut être conscient qu’un travail sur les fake news peut s’avérer difficile, notamment sur les théories du complot, car tous les propos complotistes ne relèvent pas de la même gravité. Il faut éviter d’entrer dans un débat contradictoire avec des élèves. La réponse directe, argument contre argument, peut se révéler rapidement stérile et peut même constituer un piège pour l’enseignant en conduisant à un renversement de la charge de la preuve. C’est à l’enseignant de montrer qu’il n’y a pas eu complot, et les arguments qu’il énonce peuvent passer pour des manipulations supplémentaires. La théorie du complot peut se rapprocher de la méthode hypercritique. On retrouve dans les récits conspirationnistes une critique excessive et minutieuse des moindres détails d’une affirmation ou d’une source. La critique est poussée à son paroxysme.

Il faut éviter la situation de rupture et garder la maîtrise du temps dans la réponse (et ne pas perdre de vue que certains adolescents usent de la provocation pour perturber le cours, par exemple). Il ne s’agit pas d’entrer dans un débat sans fin pour mesurer la véracité des arguments complotistes. Il n’est nullement question d’accepter des vérités différentes. Mais il faut accepter la contradiction et analyser comment sont construites les théories du complot. D’où viennent-elles ? Comment se diffusent-elles ? Pourquoi y croit-on ? Que révèlent-elles sur notre société ? Il s’agit d’un sujet complexe, aux racines profondes, qui a fait l’objet de nombreuses publications scientifiques. Les récents événements aux États-Unis, avec l’assaut et l’insurrection au Capitole (6 janvier 2021) ont permis de mesurer « l’effet réel » des théories du complot en ligne (voir, par exemple, sur ce sujet M.-A. Argentino, « QAnon et l’assaut du Capitole : l’effet réel des théories du complot en ligne », The Conversation, 7 janvier 2021). Lutter contre les mécanismes de désinformation requiert de s’outiller intellectuellement. Un travail efficace sur les mécanismes de désinformation n’est pas forcément un traitement direct de la question, mais il peut être abordé de manière détournée en passant, par exemple, par l’éducation artistique et culturelle.

Un travail en co-intervention avec un professeur d’arts plastiques, d’histoire-géographie ou un professeur-documentaliste pourrait être très intéressant. Une séquence sur les fake news pourrait être introduite par l’analyse d’une œuvre d’art de Karl Haendel.

Karl Haendel, né en 1976 à New York, vit et travaille actuellement à Los Angeles. L’artiste californien s’inspire de photos de presse. Par un processus très lent de dessin à la mine de plomb au rendu très réaliste, il recrée des événements aussi tragiques que la tuerie d’Aurora en 2012 (Colorado) ou les mouvements de contestation du Printemps arabe. Dans sa démarche, il s’autorise à supprimer des parties de la réalité historique et troue littéralement l’image. Même si cette œuvre n’a pas de lien direct avec le phénomène des fake news, elle en illustre cependant deux procédés : cacher la réalité historique et semer le doute en nous cachant certaines images ou certains faits.

Proposer une réponse à long terme

La réponse à apporter à ce phénomène des fake news nécessite un travail sur le long terme. Une action sera nécessaire durant toute la scolarité des élèves pour bien comprendre la complexité de ce phénomène. « Le temps de l’éducation est un temps long » (D. Desormeaux et J. Grondeux, Le Complotisme. Décrypter et agir, Réseau Canopé, 2017). L’École n’est pas seule pour lutter contre ce phénomène profondément enraciné dans notre société, mais sa contribution demeure essentielle. Elle partage cette lutte avec des journalistes, des chercheurs, des scientifiques…

La lutte contre le phénomène des fake news pourrait peut-être s’envisager de manière différente. Certaines études suggèrent qu’il serait préférable de se concentrer sur la prévention plutôt que sur la lutte contre le problème des fake news (après qu’elles sont devenues virales). Les Anglo-Saxons parlent ainsi de « pre-bunker » plutôt que de « debunker ». Ces études s’appuient sur la théorie de l’inoculation, un cadre psychologique qui vise à induire une résistance préventive contre les tentatives de manipulation et d’embrigadement (voir S. Van Der Linden et J. Roozenbeek, « The new science of prebunking: how to inoculate against the spread of misinformation », 7 octobre 2019).

Il faudrait mener un travail de prévention en classe sur un temps long pour travailler avec les élèves en s’appuyant sur le doute méthodique. « Quand on peut prévenir, c’est faiblesse d’attendre » (Jean de Rotrou). Ce travail pourrait passer par un contact plus régulier avec l’actualité pour sensibiliser les élèves aux grands enjeux du monde contemporain, les confronter à la complexité du monde et pour qu’au final les élèves trouvent leur place de citoyens actifs, responsables et éclairés, au sein de notre société. Cette initiation à l’actualité pourrait être couplée à des activités culturelles et artistiques. L’art peut être un formidable levier pour éveiller des consciences, lancer des débats et questionner le monde qui nous entoure avec des élèves.

Ressources +

H. Le Crosnier, Les Pratiques Culturelles, Canal U, 2016.
L’éducation aux médias et à l’information dans les programmes