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Histoires d'images... ou les images qui changent l'Histoire

  • Fiche info, parue dans le dossier de la Semaine de la presse 2016
Aylan, ce petit garçon syrien, échoué sur une plage turque en septembre 2015, et avant lui Omeyra la petite colombienne qui s'enfonce dans la boue en novembre 1995, ou encore la petite Kim Phuc qui court, nue dans une rue du Vietnam entourée d'autres enfants, fuyant les bombes au napalm en 1972. Des visages d'enfants mais des images d'horreur qui ont fait le tour de la planète et saisi l'opinion publique. Des images violentes, insoutenables, qu'on aimerait n'avoir jamais vues, même si on remercie les preneurs d'images d'avoir été là.

Ressources

  • S. Tisseron, Y-a-t-H un pilote dans l'image ? Paris, Aubier, 1998.
  • R. Barthes, La Chambre claire, Paris, Gallimard, 1980.
  • J. Gonnet, Les Médias et l'indifférence, Blessures d'information, Paris, Puf, 1999
  • M. Mac Luhan, La Galaxie Gutemberg

Le poids des mots, la force de l'image

Au cours du dernier siècle, ce sont quelques dizaines de photographies qui sont entrées dans l'Histoire en permettant de donner une représen­tation concrète d'événements lointains ou parfois très proches à une opinion publique occidentale, parfois privée d'images ou bien au contraire comme à présent, submergée de clichés circu­lant dans les médias et dans les réseaux sociaux. Un flot d'images, assimilées par le public dans l'indifférence et qui finissent par rendre banales des réalités sordides. Les sceptiques dénoncent le cynisme des photographes et d'autres encore croient y voir des mises en scènes macabres. Cer­tains affirmeront que ces images mentent, parce qu'elles grossissent des détails de l'Histoire qui passeraient sans elles probablement inaperçus. Les révoltés souligneront que de tels cliché ­permettent de dénoncer des injustices, de révéler des catastrophes humanitaires, géopolitiques et éco­nomiques, d'interroger des paradoxes...

Ces photographies ou ces films, issus de reportages documentaires, apparaissent comme des témoi­gnages qui deviennent autant de preuves acca­blantes d'une terrible réalité. Parce qu'elles les montrent, ces images en viennent aussi à démon­trer de façon irréfutable ces drames humains.

Quand l'image réveille les consciences

Les images-icônes émergent de la masse média­tique car elles sont différentes. Elles vont à l'en­contre de nos représentations standardisées. Les enfants incarnent l'innocence, leur souffrance dénonce une injustice insupportable. Un regard sémiotique permet de mesurer comment certaines caractéristiques de ces clichés (le cadrage, les cou­leurs, les plans et perspectives, les personnages) parviennent à offrir une vision simplifiée, souvent stéréotypée, d'un événement dramatique, souvent bien plus complexe à comprendre. Ces images ont avant toute chose une fonction symbolique ; elles autorisent le reflet de nos émotions : la culpabi­lité, la compassion, la révolte... (J. Gonnet, Les Médias et l'indifférence). C'est en cela qu'elles sont devenues iconiques et se sont dotées d'une force d'impact exceptionnel. En effet, certaines de ces images sont parvenues à vaincre l'indiffé­rence, à créer des sursauts politiques de la part des classes dirigeantes ou des contre-pouvoirs, à générer des élans humanitaires populaires inat­tendus, à l'échelle d'un pays, d'un continent ou de la planète. Mais la condition sine qua non pour que s'éveillent les consciences, c'est avant tout que ces images puissent être prises et publiées, que puisse exister une presse libre et pluraliste, au sein d'un espace public qui autorise la circu­lation sans censure de ces images. [Par exemple, au contraire des jeunes français, la plupart des jeunes chinois qui viennent aujourd'hui étudier en France n'ont jamais vu le cliché de « l'Homme de Tien an men », et pour cause. ].

L'image en jeu, enjeux de L'image : le rôle de l'éducation à l'information

Quand les images sont des traces tangibles d'une réalité, peuvent-elles être pour autant des sources d'information fiable ? Quelles sont les images sus­ceptibles d'être utilisées par certains au service de messages de propagande ? Où se termine l'in­formation, où commence la communication-mani­pulation ?

Le champ de l'éducation aux médias, et celui de l'éducation à l'Information, développent une Édu­cation à l'image indispensable, derrière laquelle se jouent les fondamentaux de la démocratie. Les jeunes citoyens doivent apprendre que l'image n'est pas seulement un objet de signification et l'expression d'émotions, mais qu'elle est aussi une relation à l'autre, génératrice de liens psy­chiques et sociaux (S. Tisseron, Y-a-t-il un pilote dans l'image ?). Par ce qu'elle nous transmet, des représentations et une expérience vicariale, l'image nous transforme : elle permet de rêver ou bien peut aussi nous paralyser et devenir tel un écran au monde réel. Quand des clichés portent une charge émotion­nelle extrême, ce qu'ils nous transmettent est si dérangeant qu'ils agissent comme des traumatismes médiatiques, qu'il faut tenter de soulager, particulièrement chez les plus jeunes.

Quand on ne peut échapper a l'image... même a l'école

Lorsqu'un photoreporter réalise un tel cliché iconique, il parvient à capturer le reflet d'un instant éphémère, souvent dans l'espoir qu'il se développe bien au-delà du présent, du ici et du mainte­nant. Ce n'est ainsi que le commencement de l'histoire de l'image. L'image n'est pas un objet fini car elle engendre un processus dyna­mique de lecture et de réflexion. Comme le langage, l'image est un acte à décrypter. Face à des images violentes qui sidèrent, qui déclenchent colère ou indignation, l'éducation à l'image offre aux jeunes l'occasion d'un travail de contextualisation de la production et de la réception des images : qui a pris cette photographie, pour­quoi, comment, pour la montrer à qui, et dans quel but, avec quels effets ? Prendre conscience que l'image, au-delà de « l'impression de réalité » (Marshall McLuhan) qu'elle dégage, est bien un média, un intermédiaire, qui apporte une représentation des faits, parmi d'autres possibles, et qui agence de façon technique et symbolique la réalité en privilégiant un certain point de vue, en ajustant le cadrage, en occultant le hors-champ... sans pour autant devoir être réduite à une « mise en scène » et être le produit d'une manipula­tion plus ou moins consciente. Ce travail de mise en perspective permet de réduire la polysémie de l'image, et de façon paradoxale également de l'ouvrir en faisant réfléchir sur les interprétations possibles des images et des événements qu'elles tentent de mon­trer. L'École, avec précaution, doit permettre aux plus jeunes de contextualiser la réception de ces images dans le temps et l'espace, elle doit faire connaître les images qui vont avec d'autres images, celles d'avant, celles d'après et donner aux élèves non seulement les bases d'une culture de l'image mais les moyens de comprendre le régime de communication mobilisé par telle ou telle image, ou par le média qui la diffuse, d'en préciser l'instance d'énonciation (à quelle date, sur quel support et auprès de quel public ?). L'éduca­tion à l'image ce n'est pas seulement apprendre à repérer comment l'image a été produite, c'est aussi comprendre pour quelles rai­sons telle image précise a été non seulement vue mais « regardée » autrement par l'opinion publique, prête à la recevoir à ce moment précis. Cette éducation critique est essentielle à la formation des futurs citoyens, à la fois grands consommateurs et acteurs de médias sociaux, citant des sources parfois peu vérifiées. Si les familles et l'École se doivent de protéger les plus jeunes de certaines images chocs, il semble nécessaire que les adolescents puissent y accéder, les voir et les comprendre, afin d'apprendre à maîtriser leurs émo­tions visuelles et à appréhender les images médiatiques comme des objets de connaissance.

Retour sur le 3 septembre 2015

Il a l'air endormi, faisant la sieste, tout habillé de rouge et de bleu, avec un visage si paisible. Mais sa tête repose dans le sable trempé d'une plage aux portes de l'Europe, son corps rejeté sur le rivage, au bord d'une vague. Tel le Dormeur du Val, il repose d'un sommeil éternel. Contre toute attente, après des centaines de clichés de réfugiés et des dizaines de photographies de cadavres d'enfants, la diffusion à la fin de l'été 2015 de cette photographie du petit Aylan étendu à terre, aux pieds d'un policier impuissant, a généré un séisme médiatique et une polémique inédite. Une grande par­tie des médias traditionnels nationaux n'ont pas publié cette photographie, par choix conscient, défendant une prise de position éthique mais aussi par inadvertance. Ce jour-là, par un phénomène de viralité implacable, les réseaux sociaux se sont substitués aux organes de presse officiels. Il était alors bien difficile « d'échapper » à cette image et des centaines de jeunes y ont été expo­sés, n'accédant le plus souvent qu'à une information tronquée ou inexacte (par exemple, légende absente ou négligente). Une image qui nécessiterait d'être revue avec un travail d'analyse et de réflexion en classe.

Isabelle Dumez Féroc, maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication à l'université de Poitiers.