CLEMI

Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information

Retrouvez nous sur :
  • Imprimer

Radicalisation, complotisme et réseaux sociaux : comment en parler sans danger ?

  • Fiche info, parue dans le dossier de la Semaine de la presse 2016
Les événements du 7 janvier 2015 ont placé la notion de radicalisation au cœur des réseaux sociaux numériques, ceux du 13 novembre 2015 l'ont remise au centre du débat : les « jeunes » qui ont commis les attentats se seraient radicalisés en ligne et auraient utilisé les réseaux sociaux pour se former et se coordonner dans leurs actions. Le sujet est délicat car il est porteur de risques de censure ou de diminution des libertés notamment en ligne. Il a mis en évidence le nécessaire passage de l'EAM (Éducation aux médias - pré-numérique) à l'EMI (Éducation aux médias et à l'information - numérique).

 Définitions

Pour éviter les confusions et les amalgames, il faut bien clarifier les définitions, même si elles ne sont pas stables :

  • la « radicalisation » peut se définir comme l'adoption de gestes et croyances extrêmes qui remettent en cause les pouvoirs en place et refusent le compromis (politique, religieux...) ;
  • elle se rapproche de « l'extrémisme », qui est le reflet d'une doctrine dont les adeptes rejettent toute forme de pluralisme et adoptent des méthodes ayant pour but un changement radical. Elle est associée au terrorisme car elle prône souvent l'adoption de la violence armée comme moyen légitime d'action ;
  • les deux (radicalisation et extrémisme) sont à distinguer du « radicalisme » quirelève de la poursuite de changements politiques par le biais de l'action politique, pour modifier le statu quo et susciter des alternatives.

Conditions de la radicalisation

Elle vise à effacer chez les adeptes toutes les valeurs précédemment acquises. Elle induit une rupture avec les modalités antérieures de com­portements, de jugements et de valeurs. Elle tend à isoler les sujets de leurs liens et lieux de sociabilité (individuelle, familiale et collective). Elle peut entraîner une rupture avec la rationa­lité, et une marginalisation avec la soriété dont les signes avant-coureurs sont l'éloignement de l'environnement familial, éducatif, amical. Ces conditions génèrent une capacité à accepter l'ac­tion violente et à chercher des moyens d'informa­tion, de communication et de formation dans les médias et en particulier les sites spécialisés et les réseaux sociaux souvent sécurisés dont l'effet est d'autant plus grand que leur accès est protégé. L'engagement dans une communication active avec d'autres extrémistes via les réseaux sociaux augmente le facteur de risque car il y a un plus gros effet de l'information extrémiste (propagande) lorsqu'elle est délibérément recherchée par les jeunes.

Médias et réseaux sociaux : rôles et actions

Les médias, dans leurs valeurs démocratiques de pluralisme, de liberté d'expression et de diversité des supports et des points de vue, sont utilisés à la fois par les mouvements extrémistes et ceux qui les combattent.

Les réseaux sociaux présentent toutefois des caractéristiques qui en font un potentiel d'appui à la radicalisation :

  • interactivité et ubiquité : ils facilitent un usage actif et ils sont accessibles partout ;
  • interaction et lien entre vraie vie et cyberes­pace : ils permettent des prises de contact avec des personnes dans la vie réelle ;
  • contenus en changement permanent : ils sont dynamiques, proches de l'actualité et non- linéaires (pas d'autorité d'en haut) ;
  • contenus générés par les acteurs et les jeunes : ils donnent le sentiment d'une participation efficace et d'une écoute réactive ;
  • viralité et sérendipité : ils permettent de diffuser le même message par recommandation à beau­coup d'autres personnes qui peuvent ainsi tom­ber dessus fortuitement.

Par conséquent, tous les discours, donc égale­ment des discours radicalisés, sont accessibles à tous moments. Ils permettent aux individus en recherche active d'informations radicales et d'échanges d'idées de trouver une offre construite à leur mesure : réponses à la fois simples et rapides à des questions de société douloureuses et/ou complexes (chômage, violence, non-droit), sentiment de trahison ou d'abandon des pouvoirs publics, impression de proposition de politique active contre l'injustice, identification de lieu d'accueil et d'appartenance. Cette offre est en cohérence avec les besoins cognitifs et affectifs des adolescents (sens aigu de l'injustice, besoin d'inclusion sociale, reconnaissance). Ainsi est-il possible de considérer que les réseaux sociaux, s'ils ne sont pas un point de départ de la radica­lisation, peuvent en être des facilitateurs et des amplificateurs. Par ailleurs, l'attrait du mystère, le goût aiguisé pour une forme de secret et son dévoilement ou encore le frisson de la transgres­sion informationnelle sont d'autres ancrages à ne pas sous-estimer.

En lien avec le complotisme

Les discours extrémistes, construits en ligne et hors ligne, tendent à conforter le sentiment d'injustice et de trahison, en se fondant sur l'idée que les médias, en collusion avec les autorités politiques, ne disent pas toute la vérité. Le complotisme, associé aux théories du complot, est en lien avec la propagande et sa diffusion dans les médias (contre-vérités ou rumeurs de manière difficilement détectable). Il pose des indices qui mettent en doute la représentation des médias grand public et les font soupçonner de complicité avec des intérêts obscurs et nocifs.

Le complotisme est augmenté par le numérique : celui-ci rend la transformation en ligne de tout document possible, avec de grandes capacités à cacher les signes permettant de détecter les faux, les manipulations sonores ou visuelles, les indices temporels, etc. De nombreux sites, blogs, vidéos présentent des événements connus et les démon­tent en proposant des interprétations différentes, qui viennent justifier les extrémismes.

Le complotisme touche donc aux limites légales de la liberté d'expression : le négationnisme, le racisme, l'antisémitisme et le discours de haine en général ainsi que l'incitation au terrorisme. Il affecte les valeurs de la République et pose un véritable défi à l'esprit critique et démocratique.

Le conseil du Clemi

Démarches et programmes scolaires

Pour en parler dans et hors la classe, l'EMi crée un environnement dédié et protégé où la parole des élèves doit se construire dans un rapport et un sentiment de confiance. Pour les élèves, il s'agit d'acquérir des compétences pour développer l'esprit critique, vérifier les informations et analyser les divers supports numériques ainsi que leurs capacités et finalités (blog personnel, vidéo You Tube, site de journal...). Il s'agit aussi de les inciter à exercer leur liberté d'expression et à respecter celle des autres (écoute, argumentation contradictoire, modification des points de vue, correction des erreurs et révision des stéréotypes.).

Les enseignants peuvent s'appuyer sur le Socle de connaissances, de compétences et de culture, notamment le domaine 1 (les langages pour penser et communiquer) et le domaine 3 (la formation de la personne et du citoyen). L'interdisciplinarité peut être mise en œuvre : histoire, lettres, langues, documentation.

La démarche pédagogique doit préparer le terrain en amont pour qu'un débat fructueux puisse s'organiser (rechercher des termes impliqués, consulter les résultats de la recherche, travailler avec les documentalistes, sélectionner des exemples dans les médias et les remettre en contexte).

Sitographie

Sites anti-complots

Dossiers

Bibliographie

Divina Frau-Meigs, professeur Sorbonne-Nouvelle, sociologue des médias