Fiche mise en ligne le 11 mai 2026
Lusine Grigoryan travaille depuis plus de vingt ans à la croisée du journalisme, de l’éducation et de la culture numérique pour aider à décrypter l’information dans un monde complexe. Elle exerce au Media Initiatives Center en Arménie, où elle associe recherche et élaboration de politiques et de programmes pour soutenir les éducateurs, des communautés et des médias indépendants. En 2017, son équipe a reçu le prix UNESCO Gapmil pour la promotion de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) en Arménie et dans la région.
La guerre, la violence et les catastrophes ne semblent plus si lointaines. Elles pénètrent dans nos foyers via les écrans : instantanément, sur tous les appareils, et souvent les enfants n’y sont pas préparés. Les plateformes regorgent de désinformation et de fake news, souvent accompagnées de contenus dérangeants et violents. Même s’ils ne sont pas directement affectés par un conflit, les enfants et les adolescents ressentent quand même de la peur, du désarroi et de la tristesse lorsqu’ils sont exposés à des images violentes ou à des histoires bouleversantes sur internet.
Un rapport de l’Unicef de 20211 démontre que la désinformation et la mésinformation2 font partie de la vie numérique des enfants. Elles se propagent plus loin, plus vite, et atteignent même les enfants qui n’utilisent pas directement les réseaux sociaux. Les mensonges se transmettent hors de l’espace numérique via les camarades, les parents, les proches et les enseignants. Les algorithmes qui personnalisent les fils d’actualité et les résultats de recherche privilégient les contenus trompeurs ou sensationnels au détriment d’informations factuelles, ce qui amplifie leur visibilité. Cela rend les enfants, dont les capacités cognitives et émotionnelles sont encore en développement, particulièrement vulnérables et enclins à croire ces récits mensongers. Les études de l’Unicef dans de nombreux pays montrent que beaucoup d’enfants ont du mal à juger de la véracité de ce qu’ils voient en ligne : la désinformation peut leur nuire, mais ils peuvent aussi la propager involontairement auprès de leurs camarades. De nos jours, beaucoup d’enfants se tournent vers Siri, Google ou ChatGPT pour vérifier ce qu’ils ont vu, avant d’interroger leurs parents ou professeurs.
Par ailleurs, les images et les vidéos ont un impact émotionnel énorme et sont souvent sorties de leur contexte ou délibérément instrumentalisées pour susciter la peur, l’indignation ou l’empathie. Dans un monde rempli d’écrans, les parents ne sont pas en mesure de protéger complètement leurs enfants de ces contenus choquants, mais ils ont cependant un rôle essentiel à jouer en les aidant à comprendre ce qu’ils voient, à maîtriser leurs émotions et à développer un esprit critique dont ils auront besoin pour se sentir plus en sécurité et plus confiants en ligne.
Les photos retouchées font partie du quotidien et il devient de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Les IA peuvent générer des situations totalement fausses (explosions, personnes blessées, rues détruites), qui pourtant semblent réelles et qui se diffusent rapidement.
Message à l’attention des enfants : voir n’est pas toujours croire. Il est aussi facile de trafiquer une image que d’y ajouter un filtre sur son portable.
Encouragez-les à se poser des questions : Qui a fait ça ? Comment a été réalisée cette image ? Et pourquoi ?
Il arrive que l’image soit vraie, mais pas l’histoire.
En temps de crise, il est courant que de vieilles photos, des images provenant d’autres pays ou des événements sans lien avec la situation actuelle soient partagés avec une nouvelle légende, comme dans ces exemples : une photo de marathon repostée avec « des gens qui fuient le danger » ; un bâtiment détruit il y a plusieurs années utilisé pour dénoncer une « nouvelle attaque ».
Les enfants qui voient ces images peuvent penser que le danger est imminent ou près de chez eux. Il est crucial de les encourager à prendre du recul et à se demander : « Est-ce vraiment ce que cela prétend ? ». C’est une première étape essentielle.
L’angle de prise de vue, l’éclairage, la musique et le cadrage peuvent radicalement changer ce que l’on éprouve.
Les histoires avec des enfants (qu’elles soient réelles ou générées par l’IA) se répandent plus rapidement et sont souvent utilisées pour susciter la colère ou l’empathie. Au cours des dernières années, des dizaines d’images d’enfants dans un pays en guerre ont été partagées à travers le globe, accompagnées de légendes telles que « Regardez ce qu’ils ont fait à nos enfants ». Des vérificateurs d’information ont découvert que bon nombre d’entre elles avaient été générées par l’IA, ce qui n’empêche pas qu’elles aient été vues des millions de fois3.
Les enfants ont tendance à devenir « la voix du front », mais même les témoignages sincères d’enfants et d’adolescents qui vivent dans une zone de conflit peuvent contenir des erreurs, des inexactitudes ou des interprétations émotionnelles exacerbées. La sincérité et la vérité sont deux choses différentes, et c’est une leçon importante pour les jeunes.
Vous trouverez ci-dessous des idées pour initier le dialogue ainsi que des activités pour aider les enfants et les adolescents à faire face à des contenus sensibles en ligne, et à développer leur résilience et leur esprit critique sur le long terme.
Les jeunes enfants comprennent les images au premier degré. Ils ont avant tout besoin de stabilité et de sécurité émotionnelle, et il est important de leur expliquer les choses simplement. Une télévision laissée allumée ou un regard en coin sur le téléphone de quelqu’un peut les exposer à des images qu’ils ne comprendront pas et qui pourront provoquer choc, colère, tristesse, anxiété ou désarroi.
S’ils ont l’air d’avoir peur…
S’ils sont curieux ou posent des questions…
1. Reconnaître ses émotions
Utilisez des dessins, des couleurs ou des cartes représentant les émotions. Aidez les enfants à mettre un nom sur leurs émotions et rassurez-les sur le fait qu’ils peuvent toujours vous parler de ce qui les contrarie.
2. Apprendre grâce aux histoires
Les enfants apprennent à reconnaître les supercheries et la manipulation grâce aux contes. En grandissant, ils peuvent appliquer ces histoires à la « vraie » vie et aux médias. Lisez ou jouez des contes comme Le Petit Chaperon rouge et demandez-leur :
3. Créer de « l’information positive »
Créez des « reportages » simples sur votre journée avec des photos. Cela leur montre comment on choisit et construit un narratif.
4. Regarder à deux
Regardez des dessins animés ou des vidéos avec votre enfant. Posez des questions simples qui introduisent l’idée que ce qu’il voit a été imaginé, écrit et fabriqué par des adultes (auteurs, réalisateurs, entreprises médiatiques) pour raconter une histoire ou vendre quelque chose, et que cela ne représente pas toujours la réalité.
À cet âge, les enfants remarquent les détails, comparent des images et comprennent que le contenu en ligne n’est pas toujours ce qu’il prétend être. Ils passent de spectateurs passifs à observateurs actifs.
Pour une réaction immédiate :
Pour l’esprit critique :
1. Jouer au détective (apprendre à vérifier)
2. Créer ensemble
3. Savoir s’arrêter
Apprenez à votre enfant à reconnaître les symptômes physiques du stress (estomac noué, difficulté à respirer). La règle : « Lorsque tu ressens ce stress, arrête de regarder, respire, et viens me raconter ce qui ne va pas. »
Dans le monde entier, la plupart des adolescents sont très actifs sur les réseaux sociaux, ce qui les expose davantage que les plus jeunes aux algorithmes qui privilégient du contenu émotionnel et sensationnel. Cela accroît le risque de tomber sur des infor mations mensongères et, comme ils partagent et créent eux aussi du contenu, les adolescents peuvent accidentellement devenir des propagateurs de ces informations erronées4.
Pour gérer les émotions
1. Comparer les sources (test du « matraquage médiatique »)
Choisissez un événement en vogue puis analysez la manière dont il est traité sur TikTok et dans les grands médias nationaux ou internationaux. Demandez : – Quelle couverture est la plus émotionnelle ? – Laquelle fournit le plus de faits et de sources ? – Àqui s’adresse chacune de ces versions ?
2. Détective du deepfake
Les vidéos générées ou éditées par l’IA sont de plus en plus difficiles à identifier. Consultez des sites de vérification d’informations, et voyez comment ils ont démasqué des deepfakes. Réfléchissez ensemble aux indices qui ont permis de les détecter.
3. Les influenceurs et la réalité
Choisissez un influenceur que votre enfant suit. Demandez :
4. Reconnaître ses partis pris
Choisissez une publication qui a mis votre adolescent en colère. Commencez par analyser les facteurs émotionnels : angles, musique, symboles, couleurs.
Demandez-lui ensuite :
Expliquez que les algorithmes cernent nos centres d’intérêt afin de nous proposer du contenu qui valide nos opinions ou nous indigne.
5. Kit de premiers secours numérique
Partagez un moment pour scroller avec les adolescents sur leur compte d’un réseau social. Si les contenus vous semblent trop angoissants, modifiez les paramètres :
6. Le défi du créateur responsable
Les adolescents repartagent souvent du contenu choquant pour montrer qu’ils se sentent concernés. Apprenez-leur à réfléchir avant de publier. Demandez :
Encouragez-les à créer du contenu éthique, qui « aide », plutôt que du contenu qui intensifie la peur ou participe à la mésinformation.
Les enfants, surtout les plus jeunes, s’imprègnent des émotions de leurs parents. Si les adultes sont bouleversés par les informations ou le scrolling intensif, les enfants le ressentent immédiatement. Faites une pause, respirez, éloignez-vous des écrans et sélectionnez des sources fiables. Ainsi, vous montrez l’exemple d’une bonne maîtrise émotionnelle et d’une utilisation équilibrée et responsable des médias. Votre tendance à vérifier les informations, à questionner les sources et à éviter de réagir impulsivement apprend à vos enfants à avoir un esprit critique. Votre calme ainsi que votre disposition à vous montrer curieux plutôt qu’impulsif constituent la meilleure protection que votre enfant puisse avoir.
Si les actualités mondiales vous paraissent accablantes ou que vous vous sentez submergé par la désinformation, cherchez de l’aide. Tournez-vous vers les professeurs de votre enfant, votre bibliothèque ou des organismes spécialisés dans l’éducation aux médias. Il existe des manières de découvrir et d’apprendre à maîtriser la vérification d’informations, la résilience émotionnelle et la sécurité numérique.
Élever une nouvelle génération dotée d’un esprit critique est un effort collectif. Demander de l’aide est une preuve de force, pas de faiblesse.
1. En ligne : www.unicef.org/innocenti/reports/digital-misinformation-disinformation-and-children
2. La mésinformation est une information fausse partagée sans intention de tromper, tandis que la désinformation est une information fausse diffusée volontairement pour induire en erreur et dans l’intention de nuire.
3. LA Times, 2023, DW 2023.
4. En ligne : www.pewresearch.org/internet/2025/12/09/teens-social-media-and-ai-chatbots-2025/