Fiche mise en ligne le 11 mai 2026
Paul Alain Zibi Fama est expert formateur en éducation aux médias et à l’information (EMI) et en droit du numérique. Il est membre expert du groupe de travail sur la maîtrise de l’information du programme Information pour tous (PIPT) de l’UNESCO. Il est engagé au sein de l’association Éduk-Média (Cameroun) pour la promotion de l’EMI.
La désinformation sur les réseaux sociaux représente un défi majeur pour les jeunes en Afrique, accentué par les crises politiques, sanitaires et sécuritaires. Face à ce phénomène, la société civile joue un rôle crucial. Au Cameroun, depuis 2001, les clubs d’éducation aux médias et à l’information consti- tuent une initiative éducative innovante, qui aide les parents à mieux comprendre et encadrer les pratiques de leurs enfants. Ces clubs existent également au Burundi, en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Kenya, au Tchad, au Togo et au Sénégal.
Au Cameroun, ces clubs ont pour objectif de dynamiser les clubs « Journal scolaire » des lycées et universités en y intégrant les parents. Ce sont des espaces éducatifs intergénérationnels pour comprendre la circulation de l’information et les usages numériques. Organisés autour d’ateliers pratiques, d’analyses collectives et de productions médiatiques, ils fonctionnent de manière collaborative. Les jeunes partagent leurs expériences, les parents développent leur parentalité numérique et les éducateurs posent un cadre sûr et respectueux. Certaines activités se poursuivent à distance via des groupes de discussion.
Le premier défi est l’écart de connaissances entre générations. Les parents souhaitent accompagner leurs enfants mais maîtrisent mal les réseaux sociaux et leurs risques. Le club EMI leur permet de comprendre les usages, d’identifier les dangers et de trouver une place active dans l’éducation numérique.
Le deuxième défi est de réussir à créer un dialogue serein autour du numérique. À la maison, ces discussions virent souvent aux reproches. Le club EMI offre un cadre bienveillant où les jeunes s’expriment librement, analysent leurs erreurs et établissent des règles responsables, montrant aux parents l’efficacité d’un échange sans jugement.
Dans un club EMI au Sénégal, une adolescente de 15 ans a expliqué avoir partagé sur WhatsApp un contenu viral et alarmiste affirmant qu’une boisson locale guérissait le paludisme.
L’analyse collective en atelier a révélé l’absence de source fiable et la contradiction avec les sites officiels de santé. Une vérification a confirmé qu’il s’agissait d’une fausse information déjà signalée. « J’ai compris que j’avais partagé trop vite, juste parce que tout le monde en parlait », a expliqué la jeune fille. Cette situation a donné lieu à l’élaboration d’une règle commune pour le groupe : « Avant de partager, je vérifie au moins avec une source fiable. »
Ce type d’exercice montre aux parents que l’erreur peut devenir un levier d’apprentissage lorsqu’elle est analysée sans jugement. Beaucoup de parents découvrent dans les clubs EMI un espace où le dialogue avec leurs enfants est possible en dehors des tensions du cadre familial. Au Cameroun, une mère de 35 ans témoigne : « Le club EMI a changé l’ambiance à la maison. La production, le partage et la consommation de contenus des réseaux sociaux ne sont plus un sujet de conflit, mais un sujet de discussion avec les enfants. »
Toujours au Cameroun, un père de 60 ans souligne l’ancrage culturel de ce dispositif : « Le club EMI me rappelle l’arbre à palabre1 : on écoute, on discute et on cherche ensemble les solutions. » De nombreux parents mobilisent intuitivement cette référence : ils reconnaissent dans ces ateliers une forme moderne de l’arbre à palabre. Cette continuité culturelle valorise leur rôle, rassure les jeunes et rappelle que, malgré les nouvelles technologies, les principes du dialogue restent les mêmes.
Le troisième défi concerne l’articulation entre parents et éducateurs. L’éducateur joue un rôle central de médiateur pédagogique. Il structure les ateliers, intro- duit des outils simples de vérification de l’information et encourage la prise de parole sans stigmatisation. « Mon rôle n’est pas de dire aux jeunes ni aux parents quoi penser, mais de leur apprendre comment analyser ce qu’ils voient », explique un éducateur. Pour les adolescents, les clubs EMI permettent l’acquisition de réflexes critiques durables. Àl’issue d’un atelier avec le club EMI de l’Institut universitaire des sciences et technologies de Yaoundé (Iusty), un jeune de 18 ans résume ainsi son apprentissage : « J’ai compris que ce qui devient viral n’est pas forcément vrai. Maintenant, je vérifie avant de partager. »
Grâce à leur souplesse organisationnelle et à leur adaptation aux réalités culturelles locales, les clubs EMI offrent un modèle reproductible d’accompagnement intergénérationnel pour apprendre à s’informer. Cette démarche renforce l’esprit critique, facilite l’identification et le partage de contenus fiables, et contribue ainsi à la résilience citoyenne et à la protection des institutions.

1. En Afrique, l’arbre à palabre est un espace ancestral où l’on apprend à écouter, à débattre, à rechercher ensemble la vérité ou la solution.