Fiche mise en ligne le 26 mai 2026
Safira Ryanatami et Oviani Fathul Janah travaillent à Ecpat Indonésie, une organisation axée sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels. La première est responsable du soutien aux programmes et à la recherche, tandis que la seconde est gestionnaire de programme. Leur travail renforce les actions au niveau national grâce à la recherche et à la sensibilisation à ces causes, à l’élaboration de campagnes, à l’autonomisation des survivants, à la participation et au renforcement des capacités des enfants, et à la collaboration entre différents acteurs qui luttent pour la protection des plus jeunes.
Cet article s’appuie sur une étude de données de 2023. Le programme AMAN a été mené au travers de discussions avec des représentants de jeunes – notamment Clara (19 ans, Medan), Michael (19 ans, Medan) et Alvaro (16 ans, Jakarta) – pour témoigner de leurs expériences en ligne.
"Ma mère utilise les réseaux sociaux mais moi, en tant qu'ado, je suis plus conscient qu'elle des risques liés à la criminalité en ligne." - Michael, 19 ans, Medan
Ce que dit Michael reflète l’écart croissant entre l’activité numérique des parents et leur compréhension des risques en ligne. L’étude de référence de l’Unicef1 (2023) montre que, parmi les 510 enfants inter-rogés dans le centre et l’est de Java ainsi que dans la province de Sulawesi du Sud, seuls 8,2 % ont déclaré que leurs parents leur limitaient l’accès aux sites violents ou pornographiques. Cela démontre à quel point peu de parents abordent directement la question des contenus dangereux. Ce constat est alarmant car, aujourd’hui, les enfants ne sont pas seulement exposés à des contenus qui ne sont pas appropriés à leur âge, mais ils sont aussi de plus en plus vulnérables face aux prédateurs sexuels en ligne (Online Sexual Crime, OSC), qui utilisent les plateformes numériques pour les manipuler, les contraindre ou les exploiter sexuellement.
2 % des enfants indonésiens de 12 à 17 ans déclarent avoir subi des violences sexuelles en ligne, mais ce nombre est largement sous-estimé. Beaucoup se taisent par peur ou par honte et de nombreux cas ne sont jamais signalés. De nombreux adolescents évitent d’ajouter leurs parents à leurs contacts sur leurs réseaux sociaux. Même lorsqu’ils leur donnent l’accès, il s’agit souvent d’un « premier profil » soigneusement contrôlé, tandis que les véritables interactions ont lieu sur des comptes secondaires ou cachés.
L’étude de l’Unicef mentionnée plus haut montre que seuls 5,1 % des enfants considèrent leur famille comme un appui pour assurer leur sécurité en ligne, ce qui montre les limites de la supervision actuelle. Bien que de nombreux parents vérifient les téléphones ou restreignent l’accès à certains sites, les enfants peuvent facilement contourner ces mesures grâce aux VPN2 ou à des comptes cachés. Parallèlement, les prédateurs sexuels en ligne deviennent plus difficiles à détecter car l’intelligence artificielle (IA) permet la création de deepfakes, de chatbots pornographiques et d’outils de manipulation d’images qui se diffusent rapidement sur des plateformes telles que Telegram. Ces technologies évoluent rapidement et créent de véritables zones d’ombre pour les parents, ce qui rend encore plus difficiles l’identification et la réaction face aux nouvelles menaces.
"Les deepfakes sont dangereux parce qu'ils donnent l'apparence de la vérité à des images fabriquées. Beaucoup sont créés à l'aide de bots sur Telegram, pas avec des outils comme ChatGPT ou Gemini." - Michael, 19 ans, Medan
Le manque de confiance entre les parents et leurs enfants assombrit encore le paysage car il est un frein à la communication. Les enfants rechignent à partager leurs expériences négatives en ligne car les réactions parentales qui en découlent aboutissent souvent à plus de contrôle ou à des leçons de morale, ce qui les met mal à l’aise. De plus, l’éducation sexuelle reste taboue dans de nombreuses cultures asiatiques, y compris en Indonésie.
"J'étais mal à l'aise quand mes parents partageaient trop d'informations sur moi en ligne, alors que mon père se mettait souvent en colère rien qu'en voyant mon petit frère utiliser son téléphone, même pour ses devoirs." - Michael, 19 ans, Medan
Le manque de compréhension des risques en ligne, conjugué à un manque de communication, affaiblit considérablement la capacité des parents à accompagner les activités
numériques de leurs enfants. De nombreux parents qui travaillent – ou qui ne disposent
pas d’un soutien régulier pour la garde de leurs enfants – ont souvent une connaissance limitée des personnes avec lesquelles leurs enfants interagissent et des contenus auxquels ils sont exposés en ligne. Même s’ils se sentent à l’aise avec les réseaux sociaux, ils passent fréquemment à côté de fonctionnalités essentielles qui peuvent faciliter le contact avec des inconnus : le statut du profil (privé/public), l’importance des informations affichées en bio3, les messages privés ou le contournement de la localisation (VPN). Si la surveillance se limite au temps d’écran, elle ne suffit pas à protéger les enfants et les adolescents.
"Les parents savent utiliser les réseaux sociaux, mais ils n'ont pas conscience de ce que les contenus ou les fonctionnalités permettent réellement. Il faut qu'ils comprennent mieux quelles fonctionnalités induisent des risques, par exemple les publications, les outils d'enregistrement, les messages privés ou les options de confidentialité." - Alvaro, 16 ans, Jakarta
Trois faits qui devraient alerter tous les parents
– L’illusion du temps d’écran.
– Des victimes invisibilisées.
– Les menaces cachées de l’IA.
Soyez un parent averti !
Pour relever ces défis, les parents doivent être avisés, conscients et proactifs pour créer un environnement en ligne sécurisé. Guider les enfants avec discernement, réagir avec calme et donner l’exemple avec un comportement équilibré en ligne, cela implique un changement de posture : les parents ne se contentent plus de surveiller, ils deviennent des éducateurs et des modèles qui transmettent des habitudes numériques sûres et éthiques. Voici comment développer ces compétences.
S’ils veulent protéger efficacement leurs enfants, les parents doivent d’abord créer un climat de sécurité et de partage où l’on ne craint pas les reproches et les sanctions. Cela passe par des échanges réguliers et sans pression. Demander « Quelque chose en ligne t’a-t-il mis mal à l’aise aujourd’hui ? » sera bien plus efficace que l’espionnage et les interrogatoires agressifs. Il est tout aussi important de garantir l’absence de punition. Les enfants signaleront plus facilement les signes de grooming (processus visant à établir une relation de confiance à des fins d’exploitation sexuelle) s’ils savent qu’ils ne seront pas punis.
Mettre en place une charte familiale renforce la confiance4. En fixant ensemble des règles claires sur les applications, la vie privée et le temps d’écran, les enfants se sentent responsabilisés et oseront plus facilement se confier s’ils rencontrent un problème en ligne.
Ce cadre pratique préventif aidera les enfants à reconnaître et éviter les risques. On commence par le BERHATI-hati (la prudence) : n’accepter que des contacts connus et appliquer la règle des « 3 questions » : « Est-ce que je connais cette personne ? Est-ce que quelque chose me dérange ? Est-ce que ça pourrait me causer des problèmes plus tard ? ». Cela permet de juger rapidement s’il y a un malaise.
Le principe BAgi (partager) encourage les enfants à parler de leurs expériences en ligne, ce qui ne peut fonctionner que si les parents répondent calmement et ne les assomment pas de reproches.
Enfin, le principe JAga (protéger sa vie privée) entraîne les enfants à vérifier régulièrement leurs paramètres de confidentialité, à supprimer les informations sensibles et à bloquer les fonctionnalités qui comportent des risques telles que les messages privés ou la localisation.
Même lorsqu’ils se montrent prudents, les enfants peuvent se trouver confrontés au grooming et à d’autres requêtes inappropriées. C’est la raison pour laquelle les parents doivent enseigner les compétences « TOPCER » à leurs enfants, un moyen mnémotechnique que l’on mobilise quand on se sent en danger.
TOlak (refuser) consiste à entraîner les enfants à dire « non » fermement quand quelqu’un leur demande des photos ou les entraîne dans des conversations à caractère sexuel. Les jeux de rôle peuvent les aider à prendre confiance s’ils doivent dire un jour, de manière très explicite, que quelque chose les dérange.
Pergi (partir) leur apprend à quitter immédiatement un échange dans une situation
douteuse en bloquant un profil, en fermant une application, ou en utilisant un prétexte d’urgence comme « je dois y aller » sans avoir à fournir le moindre élément de justification à un étranger.
CERita (raconter) leur rappelle qu’ils doivent parler des éventuels incidents à des adultes de confiance. Quand ils le font, leurs parents doivent rester calmes, recueillir des preuves et aider au signalement de l’incident.
« TOPCER » n’est pas fait que pour favoriser la prise de conscience. C’est une protection essentielle en milieu numérique hostile destinée à développer la capacité d’agir.
Si la communication et l’éducation sont essentielles, les parents doivent tout autant sécuriser l’environnement numérique de leurs enfants. Des applications comme Google Family Link permettent d’approuver les téléchargements, Google Safe Search filtre les résultats au contenu explicite, les outils de surveillance d’Instagram ou YouTube Kids complètent la prévention. Ces outils ne sauraient remplacer la confiance, mais ils fournissent un filet de sécurité supplémentaire lorsque les enfants sont en ligne et appliquent les compétences de communication, de prise de conscience et les réflexes de sécurité appris à la maison.
Enfin, devenir un parent numériquement averti implique d’adopter la posture d’un éternel apprenant. Parce que le numérique évolue à grande vitesse, les parents doivent se montrer curieux et actualiser en permanence leur connaissance des applications, des tendances et des comportements en ligne. Cela nécessite notamment d’explorer les plateformes utilisées par leurs enfants, d’échanger régulièrement avec eux à travers des questions simples comme « Qu’as-tu regardé aujourd’hui ? Est-ce que quelque chose t’a mis mal à l’aise ? », et de s’appuyer sur des ressources fiables telles que les Safer Internet Centres5, les lignes directrices de l’Union internationale des télécommunications sur la protection des enfants en ligne pour les parents et les éducateurs6, ou encore le programme Good Digital Parenting du Family Online Safety Institute7.
En restant informés, les parents peuvent mieux anticiper les risques émergents et apporter un soutien constant et éclairé, consolidant ainsi l’édifice de prévention numérique familiale.
Télécharger le guide Unesco complet
1. Il s’agit d’une étude de l’Unicef pour l’Indonésie (2023) : PENGETAHUAN DAN KEBIASAAN DARING ORANG TUA DAN ANAK-ANAK DI INDONESIA (Knowledge and Online Habits of Parents and Children in Indonesia).
En ligne : www.unicef.org/indonesia/id/media/23591/file
2. Un VPN (Virtual private network en anglais, traduit par « Réseau privé virtuel » en français) est un système de cryptage qui protège vos données personnelles quand vous vous connectez à internet. En particulier, il « masque » l’adresse IP de l’usager, c’est-à-dire l’adresse qui permettrait de l’identifier. Ce faisant, l’utilisateur devient donc anonyme et peut contourner les limitations, par exemple liées à l’âge, pour accéder à certains sites. Il permet alors d’accéder à des contenus inadaptés.
3. La bio est le court texte de présentation visible sur le profil sur des réseaux sociaux. On peut y donner son prénom, son âge, sa ville, ses intérêts ou son école. Le risque ? Trop d’informations personnelles peut faciliter les contacts indésirables, la localisation dans la vie réelle ou l’usurpation d’identité.
4. Un exemple de charte familiale est disponible ici (ressource en anglais) : FOSI-Safety-Agreement-For-Teens.pdf
5. En ligne : https://better-internet-for-kids.europa.eu/en/sic
6. En ligne : www.itu-cop-guidelines.com/
7. En ligne : https://fosi.org/parenting/