Fiche mise en ligne le 26 mai 2026
Isabelle Féroc Dumez est enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’université de Poitiers et directrice scientifique et pédagogique du CLEMI. Ses travaux portent sur les usages médiatiques des jeunes à l’ère numérique, en milieu scolaire et familial.
Serge Tisseron est psychiatre, psychanalyste, chercheur, docteur en psychologie et auteur de nombreux ouvrages. Figure du débat public français sur les liens entre technologies et développement psychique, il s’intéresse aux traumatismes, aux images médiatiques et aux usages des écrans chez les enfants et les adolescents.
Tim, 3 ans, est installé devant la télévision du salon avec son grand frère Enzo, 10 ans. Enzo veut regarder un épisode des Pokémon, son dessin animé préféré. Lors d’une scène, un grand Pokémon, en colère, se bat contre une petite créature inoffensive. Dans une explosion de couleurs, de musique rythmée et d’effets spectaculaires, les personnages poussent des cris. Si Enzo est ravi, Tim se recroqueville dans le canapé, très impressionné, le cœur battant. Par peur de passer pour un bébé, il n’ose pas quitter la pièce et reste sidéré devant l’écran.
« Ce sont toujours les petits qui reçoivent des coups ! Mais un jour, moi aussi, je deviendrai grand et fort et ils verront un peu ! Mais en même temps, je ne peux pas m’empêcher de penser que je suis la victime. Et peut-être que je serai toujours la victime… »
Devant ce spectacle, si l’enfant n’est pas victime d’agressions en réalité, ses pensées restent cantonnées à ce moment de visionnage. Mais s’il est victime de violences de la part d’un plus grand, la conjonction de ces images « extérieures » et du vécu corporel peut produire ce qu’on appelle des « modèles internes opérants » : plus tard, l’enfant pourra se mettre soit en situation d’être agressé par des plus forts, soit en situation d’agresseur vis-à-vis des plus faibles, soit alterner entre les deux, ce qui est le plus fréquent.
Vous ne pouvez pas empêcher vos enfants de voir des scènes de violence, elles sont présentes dans les images comme dans la vie. Dans les documentaires animaliers, il y a souvent de gros animaux qui attaquent des plus faibles. Certains enfants peuvent en être choqués, il est important qu’ils puissent en parler. Cela permet d’éviter que cette violence sans mot s’exprime dans des comportements. Parlons aux aînés pour qu’ils prennent conscience que la violence de certaines images peut heurter les plus jeunes. Les plus petits doivent pouvoir exprimer ce qu’ils ressentent : verbaliser ses émotions s’apprend. Les parents peuvent encourager leurs enfants à échanger, à prendre du recul face aux images et à leurs propres réactions, et surtout rester vigilants sur les comportements : que les grands ne fassent pas de mal aux plus petits et que ceux-ci ne s’attaquent pas à des plus faibles qu’eux.
Cathy, 6 ans, regarde des vidéos sur TikTok avec sa sœur Ellen, 13 ans. Une vidéo défile à l’écran montrant les flots impétueux d’une rivière en crue. Des images s’attardent sur un poney en train de se noyer. Si Ellen s’inquiète du sort de l’animal, Cathy est prise d’une vraie panique et a envie de pleurer et de crier.
« C’est insupportable de voir ce poney souffrir et de ne pas pouvoir lui venir en aide. Ça me rend folle ! »
Les médias mettent notre empathie à rude épreuve : ils nous confrontent à la souffrance de créatures dont nous pouvons nous sentir proches, sans rien pouvoir faire pour elles. Si la situation se reproduit, l’empathie dans sa forme complète, c’est-à-dire la capacité de se mettre émotionnellement à la place d’autrui, est peu à peu abandonnée parce que trop douloureuse. Pour se protéger, l’enfant tente d’imiter les adultes qui l’entourent : pouvoir tout regarder sans rien manifester.
Les parents doivent parler à leurs enfants et leur demander s’ils sont bouleversés par ce qu’ils voient. Cela donne le droit aux enfants de continuer à éprouver des émotions et à s’indigner. Un enfant peut apprendre à ne pas surréagir au point d’être blessé et de souffrir face aux images, mais il est important qu’il ne sombre pas non plus dans l’indifférence face au monde qui l’entoure et aux ressentis des êtres humains ou des animaux.
Bryan, 11 ans, est au square avec ses amis. Ils veulent jouer au foot mais personne n’a apporté de ballon. Ils ne savent pas trop comment s’occuper. Un copain sort son téléphone portable et explique qu’il parle sur un réseau social avec une fille de 19 ans en lui faisant croire qu’il est plus âgé. La fille lui a envoyé une photo d’elle dénudée. Les copains regardent en rigolant, mais Bryan est très gêné car il n’a jamais vu une jeune fille toute nue de cette manière. Il regarde les photos pour faire comme les autres mais se sent très mal à l’aise.
Tous les garçons de cet âge connaissent la différence entre les garçons et les filles et beaucoup d’entre eux ont déjà vu des images de femmes nues. Le problème est ailleurs. Son copain a fait croire qu’il était grand et une fille s’est photographiée avec son téléphone mobile pour lui. « C’est donc si facile ? Si je le demandais, une fille le ferait aussi pour moi ? Et moi, si quelqu’un me le demandait, est-ce que je le ferais ? ». Bryan éprouve de la honte de ne pas avoir pensé à faire ce que son copain a fait, comme s’il était en retard pour son âge, mais aussi de la honte pour cette fille qui montre son intimité à un inconnu juste parce qu’il le lui demande. Et puis, les adultes qui l’entourent, le font-ils eux aussi ?

Les parents n’imaginent pas toujours ce que vit leur enfant en ligne. Votre disponibilité à travers le dialogue est la seule protection efficace pour vos enfants : pour qu’ils puissent oser vous parler de ce qui leur arrive et de ce qu’ils ressentent (surprise, honte, inquiétude, envie…). La diffusion et le partage d’images de personnes mineures dénudées sont illégaux dans un grand nombre de pays. Votre enfant peut se rendre coupable de délit en partageant ce type d’image, il est important de l’informer à ce sujet.
Claire, 15 ans, poste souvent sur son groupe-classe de messagerie en ligne des vidéos d’elle, en train de faire des compétitions de gymnastique. Ses copines d’école suivent de près ses progrès et l’encouragent. Elle découvre un jour qu’un garçon de sa classe a utilisé une de ses vidéos et a réalisé un montage : son justaucorps a été remplacé par une photo représentant la poitrine d’une jeune fille qui n’est pas elle. Elle panique et ne sait pas comment effacer la photo. Elle n’ose pas en parler à ses parents, qui lui reprochent souvent de passer trop de temps sur son téléphone…
« C’est “dégueulasse”. Tout ça parce que j’ai refusé de lui montrer ma poitrine. Mais j’ai de la chance. Quand c’est arrivé à Flore, le garçon l’a menacée d’envoyer la photo à ses parents si elle ne faisait pas ce qu’il lui demandait. » Claire est partagée entre des sentiments différents ; elle culpabilise d’une certaine manière mais ressent aussi de l’amertume et de la colère : « Est-ce que cette photo va me poursuivre toute ma vie ? ».
Depuis les années 2000, certains jeunes utilisent les technologies numériques pour dénuder ou sexualiser des images de filles, que ce soit pour se moquer, exercer une forme de pression ou harceler. Les plus jeunes peuvent être exposés très tôt à des contenus sexualisés, bien avant d’être en mesure d’en comprendre pleinement les enjeux. Certains commencent par détourner des images de personnages de fiction, comme une version dénudée d’une héroïne de dessin animé telle que Dora l’exploratrice. D’autres vont plus loin en manipulant des photos de camarades, d’abord pour les ridiculiser ou les humilier, et parfois pour tenter d’en obtenir des faveurs sexuelles.
Dans un cas comme celui-ci, vous pouvez accompagner votre fille en évoquant avec elle des cas similaires, l’interroger sur sa propre expérience pour qu’elle puisse s’autoriser à parler sans honte ou culpabilité, car elle n’a rien fait de mal. Elle a besoin d’entendre : « Tu n’as aucune raison d’avoir honte, tu n’es coupable de rien, parle-nous de ce qui t’arrive. Ne perds pas la face, ton corps et l’image de ton corps t’appartiennent ! Tu peux raconter partout que tu es bien plus belle que ne le montre ce collage maladroit ! ».
Rappelez à votre enfant que son consentement pour la publication de toute image de lui est requis. Le revenge porn désigne la diffusion, sans le consentement de la personne concernée, d’images ou de vidéos intimes, généralement dans un but de vengeance, d’humiliation ou de chantage. Lorsque ces situations surviennent, si la personne harcelée et son harceleur sont scolarisés dans le même établissement, il faut informer la direction des faits, en accord avec la victime. La direction pourra faire un signalement juridique. Il est souhaitable que les parents et l’enfant ou adolescent qui subit ce type d’agissement avertissent les autorités (police…), qui enquêteront afin d’envisager des poursuites pénales.