Fiche mise en ligne le 26 mai 2026
Naira Davlashyan et Marta Rodriguez Martinez sont les cofondatrices d’Istorias Media, un laboratoire de journalisme créatif en Côte d’Ivoire qui vise à construire des liens dans un monde de plus en plus polarisé grâce à des formats innovants tels que des podcasts de stand-up, des hackathons et des idéathons1.
« Nous faisons rire les gens pour les faire réfléchir. » – Clentelex, humoriste ivoirien et animateur de Laissons parler les gens².
Dans un épisode de Laissons parler les gens, un podcast ivoirien qui mêle stand-up et interviews pour lutter contre les discours haineux en ligne, l’animateur, Clentelex, lit à haute voix un commentaire cinglant qui accuse l’humoriste Ange Freddy de « ne plus être drôle ». « Au début, ça fait mal », admet ce dernier. « Sur les réseaux sociaux, les gens vous attaquent à propos de tout et n’importe quoi. J’ai compris que l’on ne pouvait pas empêcher les insultes, mais qu’il était possible de leur donner une utilité. Je suis humoriste, tout devient matière à rire. » Cet échange est l’un des moments les plus partagés sur les réseaux sociaux de l’émission tournée à Abidjan. Sur YouTube, plus de 80 % des internautes ont moins de 30 ans.
Ange Freddy est l’un des humoristes ivoiriens les plus populaires sur les réseaux. Il se targue d’avoir plus d’un million d’abonnés sur TikTok. Il est aussi connu pour utiliser l’humour afin de faire réfléchir sur des sujets comme l’échec, le succès et la vie en ligne. Clentelex, une star montante du stand-up, propose un format innovant : un podcast qui transforme l’humour en un outil pour lutter contre la cyberviolence.
Pour ses jeunes auditeurs, Laissons parler les gens est un podcast mêlant l’humour, l’ironie et l’improvisation, qui va au-delà du simple divertissement ; il reflète la réalité des réseaux sociaux, où ridiculiser, désinformer et se mettre en avant façonnent les interactions quotidiennes. Six mois après son lancement, le podcast a atteint plus de deux millions de vues sur toutes les plateformes et fait l’objet de commentaires très positifs dans les groupes de discussion. Il est très apprécié du jeune public pour son authenticité, son honnêteté émotionnelle et sa force d’impact. C’est un espace rare où coexistent humour, vulnérabilité et réflexion sociale.
D’après les chiffres produits par l’agence française de développement médias (CFI)3, la Côte d’Ivoire comptait plus de 8 millions d’abonnés aux réseaux sociaux en 2024. Début 2025, il y avait 24,4 millions de connexions en téléphonie mobile dans le pays (environ 144 % de la population) et 7,55 millions de comptes actifs sur les réseaux sociaux, soit une augmentation annuelle de 7,9 %4. 90 % des jeunes Ivoiriens (15-25 ans) sont sur Facebook, WhatsApp ou TikTok et 60 % déclarent avoir été témoins de discours haineux en ligne5.
« Nous sommes passés de la découverte à une utilisation à grande échelle », explique Donatien Kangah Koffi, chef de projet pour CFI basé à Abidjan. « Mais l’anonymat et la quête de popularité en ligne encouragent une parole sans retenue : les gens font des blagues ou insultent les autres juste pour faire rire. Ils ne sont pas toujours malveillants mais ils ne se rendent tout simplement pas compte de l’impact que peuvent avoir leurs propos. »
Chaque jour, la misogynie circule librement, avec des commentaires en ligne qui normalisent l’agressivité envers les femmes et les jeunes filles. Polaris Asso a documenté l’impact sexiste de ces comportements. « Dans nos ateliers, nous constatons que les jeunes femmes sont les principales cibles du harcèlement en ligne », explique Louise Verrier, de l’association. « Beaucoup partagent leur expérience et racontent avoir reçu des insultes ou des commentaires à caractère sexuel simplement pour avoir publié une photo ou un avis en ligne6. »
Selon les données recueillies par Polaris en 2024, près de 40 % des participantes ont déclaré avoir été victimes ou témoins d’attaques à connotation sexiste en ligne, ce qui montre à quel point les espaces en ligne reproduisent souvent les inégalités qui ont lieu hors ligne.
« Les parents se sentent désarmés », ajoute D. K. Koffi. « Leurs enfants ont une meilleure connaissance des plateformes qu’eux. Ils réagissent donc de manière extrême : ils interdisent tout ou laissent tout faire. La parentalité numérique est encore nouvelle ici. La plupart des conseils proviennent des églises ou des mosquées, et non des politiques publiques. »
Donatien Kangah Koffi affirme que les approches punitives fonctionnent rarement : « Elles risquent d’aliéner les jeunes et de renforcer leur méfiance. Ce qu’il faut, ce sont des formats créatifs qui éduquent sans humilier, en favorisant le dialogue entre les générations. »
C’est là qu’intervient Laissons parler les gens. Le podcast mêle des stand-ups à des interviews de célébrités qui discutent ouvertement des conséquences néfastes de la vie en ligne : anxiété, rumeurs et discours haineux. « Nous ne sommes pas des professeurs, nous créons un espace d’échange pour des personnes qui ont été confrontées à la haine en ligne. Nous expliquons avec humour et empathie, non pas pour moraliser, mais pour comprendre ce qui se passe en ligne », explique Clentelex.
Chaque épisode alterne entre des sketchs comiques et de courtes séances de « mise en perspective » avec des sociologues, des psychologues ou des experts en droit numérique. Le ton est léger, mais l’impact est profond : les auditeurs réfléchissent à la manière dont leurs commentaires, leurs partages et leurs blagues affectent des personnes réelles.
L’humour va au-delà du rire ; c’est un outil cognitif qui favorise l’empathie et la réflexion. Les recherches7 montrent que l’humour aide les enfants à décoder les situations sociales, à comprendre l’état mental des autres et à réagir de manière constructive face aux « mésaventures » ou aux incohérences de la vie. Dans le domaine de l’éducation et de la communication sur la santé, l’humour réduit également l’anxiété et abaisse les défenses psychologiques, ouvrant ainsi la voie à des conversations sincères8.
Dans le domaine de la sécurité numérique, où le harcèlement peut être perçu comme une accusation, le rire crée du lien. « Nous rions pour respirer », explique la journaliste Audrey Likound. « Si chaque épisode avait un ton sérieux, les gens partiraient. Grâce à l’humour, ils restent et ils apprennent. »
Pour Louise Verrier, l’humour et l’empathie se complètent. « Nous utilisons des jeux et des sketchs très courts pour susciter le rire et faire réfléchir. Le but n’est pas de moraliser, mais de déclencher une réflexion critique. » L’une des activités les plus populaires de Polaris est la démocratie visuelle. « Nous plaçons tous les jeunes participants au milieu de la pièce », explique Louise Verrier. « Puis, nous lisons une affirmation telle que : “Peut-on accepter de partager une vidéo d’une bagarre juste pour obtenir des likes ?” Ceux qui sont d’accord vont à droite, ceux qui ne sont pas d’accord vont à gauche. C’est là que tout commence : quelqu’un dit “Tu penses vraiment ça ?”, un autre répond “Je ne ferais pas ça !”. Soudain, il y a des rires, des débats, du mouvement. Les gens changent de camp, expliquent pourquoi et comment un argument les a convaincus. On peut véritablement voir évoluer les mentalités. »
Des projets tels que Polaris et Laissons parler les gens constituent des tribunes démocratiques qui favorisent la construction de la réflexion civique. « Des initiatives telles que Laissons parler les gens ont recours à l’humour pour sensibiliser les gens au fait que leurs actions en ligne peuvent blesser autrui », explique Koffi. « Cela donne un visage au problème et transforme une question sensible en un sujet dont nous pouvons enfin parler. »
Idées pour engager la conversation
Utilisez des moments quotidiens passés sur internet comme points de départ :
– une rumeur virale : « À qui profite le partage de cette histoire ? » ;
– un commentaire méchant : « Est-ce que cela aurait le même impact s’il était dit devant la personne réelle ? »– un mème comique : « Pourquoi les gens trouvent-ils cela drôle ? ».
Audrey Likound pense que Laissons parler les gens fonctionne mieux s’il accompagne le dialogue familial. « Les parents ne doivent pas interdire les réseaux sociaux, ils doivent les comprendre. Regardez un épisode ensemble, riez ensemble et profitez de ce moment pour entamer une vraie conversation. » Louise Verrier partage cette opinion : « Ce qui compte, c’est de poser des questions, d’écouter et de ne pas juger. L’humour rend l’échange plus léger et évite la confrontation. » D. K. Koffi ajoute : « Si les parents ne comptent que sur la punition, ils risquent de se heurter au silence. Éduquer fonctionne mieux que réprimer, tant au sein de la famille qu’en ligne. »
Pour les professionnels et les éducateurs
Pour concevoir une séance sur le thème de l’humour, prenez des exemples issus de comportements réels en ligne, ne vous contentez pas de blagues aléatoires9.
Évitez « les coups bas » : ne prenez jamais les victimes pour cible.
Utilisez les codes culturels des réseaux sociaux (langage, mèmes).
Appuyez-vous sur l’avis d’experts pour encourager la réflexion.
En mêlant humour, modèles communautaires et apprentissage factuel, cette initiative redéfinit la citoyenneté numérique à partir de la culture populaire. « Même les jeunes bien intentionnés peuvent reproduire inconsciemment des comportements nuisibles », prévient D. K. Koffi. Lorsque Laissons parler les gens transforme la haine qui s’exprime sur les réseaux en un rire partagé, il ne s’agit pas de banaliser la douleur, mais de la transformer. Le rire qui s’ensuit est à la fois une libération émotionnelle et un apprentissage de réflexes civiques : une façon d’imaginer des conversations en ligne plus constructives dans un monde saturé d’écrans et de sarcasmes.
Télécharger le guide Unesco complet
1. Note du traducteur : des événements collaboratifs
de développeurs et des marathons d’idées.
2. Laissons parler les gens fait partie de Kouman, une initiative financée par l’Union européenne, qui promeut l’éducation aux médias et la citoyenneté numérique responsable en Côte d’Ivoire.
3. CFI est une agence publique française, qui soutient les médias dans le monde en lien avec la société civile.
4. Kemp S., Digital 2025 : Côte d’Ivoire, DataReportal, 2025. En ligne : https://datareportal.com/reports/digital-2025-cote-divoire
5. Compilation des données de CFI et Polaris Asso (2024). Polaris est une ONG d’éducation civique qui œuvre en Afrique de l’Ouest pour promouvoir l’éducation aux médias et la citoyenneté numérique.
6. CFI & Polaris Asso, Field data on cyberviolence in Côte d’Ivoire, 2025.
7 .Paine A. L. et al., « Where’s your bum brain? Humor, social understanding, and sibling relationship quality in early childhood », Social Development, 30(2), 2020, 592–611. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/sode.12488?
msockid=259175b74c5265283b7963314dee6445
8. Savage B. M. et al., « Humor, laughter, learning, and health! A brief review, Advances » in Physiology Education, 41(3), 2017, 341-348. https://doi.org/10.1152/advan.00030.2017
9. Henderson S., Laughter and learning: Humor boosts retention, Edutopia, 2015, March 31. www.edutopia.org/blog/laughter-learning-humor-boosts-retention-sarah-henderson