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Fiche mise en ligne le 11 mai 2026

Virginie Sassoon, directrice adjointe du CLEMI

Nous reprochons souvent à nos adolescents d’être accros aux selfies, mais nous sommes nombreux à avoir documenté leur vie depuis leur naissance. Nous sommes parfois confrontés aux limites de nos propres contradictions : entre le désir de protéger et celui de montrer, entre l’intention éducative et les réflexes du narcissisme numérique. Reconnaître cette tension, c’est déjà ouvrir un espace plus honnête pour dialoguer. Ce que nous transmettons ne passe pas uniquement par des discours de prévention, mais aussi par notre manière d’habiter les réseaux et d’exposer notre intimité.

À 8 ans, près de 80 % des enfants ont déjà eu une photo d’eux postée sur un réseau social1. Au Royaume-Uni, un enfant apparaît en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne avant l’âge de 13 ans2. Selon l’organisation américaine National Center for Missing and Exploited Children, 50 % des photos qui s’échangent sur les forums pédopornographiques ont été initialement publiées par les parents sur leurs réseaux sociaux3.

Partager des photos de nos enfants sur les réseaux est un geste considéré comme banal, et nous avons, nous aussi, parfois succombé à ces nouveaux rituels contemporains : une photo du cartable le jour de la rentrée ou de la médaille lors d’une victoire sportive.

L’enfant devient malgré lui un objet à liker, exposé à un public que nous ne connaissons pas forcément. La chercheuse Marie Danet expose certaines motivations : « Chercher la reconnaissance, le soutien et la valorisation de leur rôle, renforcer leur estime de soi et ressentir une certaine fierté à travers des likes et les commentaires positifs. Certains parents peuvent également recourir au sharenting4 pour documenter le développement de leur enfant et maintenir un lien avec le cercle familial et social sans avoir nécessairement en tête que, même avec des paramètres de restriction stricts de visibilité des contenus publiés, la diffusion des publications va souvent au-delà du cercle restreint5. »

Quand le partage devient systématique, que l’enfance se dévoile à travers une galerie de posts et de commentaires, nous risquons d’altérer un élément essentiel : la confiance et la sécurité nécessaires pour développer un lien d’attachement sécurisé. Le risque est une gêne future qui peut se retourner contre les enfants, une bombe à retardement qui peut susciter moqueries ou actes de cyberharcèlement, d’autant plus que les intelligences artificielles génératives démultiplient aujourd’hui les possibilités de détournement et de réutilisation des images. Cela peut aussi générer un déséquilibre : l’espace familial censé être une enveloppe protectrice devient celui qui a exposé aux dangers d’un « dehors » en ligne incertain qui peut sembler abstrait, mais qui risque de s’inscrire de manière indélébile dans leur histoire.

Notes

1. Nearly Every Child Has Online Presence By Age Two - CBS Sacramento.

2. Selon l’étude de 2018 de l’agence britannique Opinium pour la société Nominet auprès d’un panel de parents habitant au Royaume-Uni.

3. Rapport du National Center for Missing and Exploited Children, 2020.

4. Le sharenting est un mot-valise anglais combinant sharing (partager) et parenting (parentalité). Il désigne le fait, pour des parents, de partager en ligne (sur les réseaux sociaux notamment) des photos, vidéos ou informations concernant leurs enfants. Il soulève des enjeux de vie privée et de consentement.

5. Marie Danet, Écrans et Familles. Parentalité, attachement, psychologie du développement, UGA Éditions, « Actualité des savoirs », 2025.