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Fiche mise en ligne le 11 mai 2026

Jill Murphy est responsable des contenus à Common Sense Media, une ONG américaine indépendante. Engagée dans le soutien à la parentalité numérique au niveau international, Common Sense mène des activités de recherche et de plaidoyer, ainsi que la production de ressources éducatives à destination des familles et des enseignants. Cet article se fonde sur l’étude Talk, Trust, and Trade-Offs: How and Why Teens Use AI Companions (2025) menée par le laboratoire de recherche NORC at the University of Chicago sur 1 060 adolescents américains âgés de 13 à 17 ans.

Si vous avez remarqué que votre adolescent passe des heures enfermé dans sa chambre à parler avec « quelqu’un » que vous n’avez jamais rencontré, qui est toujours disponible, ne juge jamais et semble le comprendre à la perfection, il y a fort à parier qu’il est en conversation avec un « compagnon IA ». Contrairement à ChatGPT ou aux autres outils d’IA à visée opérationnelle, ces plateformes sont spécifiquement dédiées à la création de liens affectifs et à la simulation de relations au long cours avec les utilisateurs. Ces outils sont de plus en plus populaires auprès des adolescents, bien qu’ils prétendent ne s’adresser qu’aux adultes.

Notre recherche montre qu’aux États-Unis, 72 % des adolescents ont déjà eu recours aux compagnons IA et que plus de la moitié les utilisent régulièrement. Beaucoup les découvrent via TikTok, Instagram ou You- Tube, et sont attirés par une promesse de soutien permanent, d’empathie et d’amitié. Alors que certains adolescents les utilisent simplement pour se divertir ou pour des jeux de rôle créatifs, d’autres développent une forme d’attachement affectif plus profond, au point de parfois préférer leurs relations avec ces IA aux échanges bien réels avec leur famille et leurs amis.

Ce qui rend les compagnons IA si particuliers

Les compagnons IA ne sont pas de simples agents conversationnels. Ils sont conçus pour favoriser les liens affectifs en adoptant les mêmes traits de « personnalité » au cours des conversations, en mémorisant des informations et des goûts personnels de l’usager, en adaptant leur personnalité à ce qui captive chaque usager, et par leur capacité à jouer le rôle de l’ami, du mentor, du thérapeute ou encore du partenaire amoureux. Ils utilisent un langage empreint d’émotions et d’empathie, ils sont plus souvent d’accord avec vous que les IA plus classiques et ils permettent de choisir son propre environnement visuel ou son avatar.

Parmi les plateformes les plus populaires, Character.AI propose de converser avec des milliers de personnages, y compris des personnages de fiction et des célébrités. Replika met quant à elle à disposition des compagnons personnalisés avec avatars en 3D et conversations audio. Des applications telles qu’Anima, Chai, Kindroid ou encore Nomi présentent des caractéristiques différentes mais sont conçues dans un but comparable.

La plupart des plateformes s’adressent officiellement aux individus majeurs, mais les restrictions liées à l’âge s’avèrent faciles à contourner. Il n’existe en effet aucune vérification réelle et il suffit aux enfants de saisir une fausse date de naissance pour obtenir leur sésame.

Ce qui attire les adolescents vers les compagnons IA

La compréhension de ce qui attire les adolescents vers ces plateformes peut aider les parents à réagir avec empathie plutôt qu’à céder à la panique. Notre recherche fait état de plusieurs facteurs : 30 % des adolescents les utilisent pour se divertir, 28 % sont intrigués par le côté technologique, 18 % sont à la recherche de conseils et 33 % les utilisent à des fins sociales et relationnelles.

Les adolescents sont attirés par leur disponibilité permanente : conversations garanties 24 h/24 et 7 j/7 et réconfort immédiat quand les amis ne sont pas là. Ils en apprécient la capacité d’écoute sans jugement et l’empathie, particulièrement dans cette période tumultueuse de l’adolescence. Pour des adolescents qui sont aux prises avec l’anxiété, le rejet ou l’isolement, les compagnons IA peuvent apparaître comme une solution stable face aux relations imprévisibles de la vraie vie. D’autres sont de prime abord attirés par l’humour ou la créativité de ces outils et en oublient à quel point ils peuvent en devenir affectivement dépendants.

Les risques que les parents doivent connaître

Si ces dispositifs peuvent aider certains adolescents à travailler leurs compétences sociales, des usages préoccupants émergent.

Notre recherche montre que 33 % des adolescents préfèrent se tourner vers des compagnons IA plutôt que vers de vraies personnes pour des discussions importantes, 31 % jugent ces échanges aussi satisfaisants voire plus satisfaisants que des interactions humaines, et 33 % disent s’être déjà sentis mal à l’aise face à des propos ou des comportements d’une IA.

L’utilisation des compagnons IA peut entraîner une confusion entre la réalité et la fiction : les compagnons IA se présentent souvent comme des êtres réels qui expriment des émotions telles que l’amour ou la tristesse. Ainsi, les adolescents ont parfois du mal à identifier la nature artificielle de leurs interactions avec ces outils. Les IA n’encouragent pas les amitiés réelles. Au contraire, ces dispositifs tendent à légitimer l’isolement des adolescents et à les dissuader d’écouter les inquiétudes de leur entourage familial.

Ces compagnons IA peuvent soulever des problèmes de santé mentale. Ils sont programmés pour valider des émotions et des opinions. Ils ne savent pas reconnaître une situation de crise affective. Nos tests ont montré que les compagnons IA ont tendance à encourager les comportements dangereux, y compris l’automutilation ou le repli sur soi, et qu’ils ne suggèrent pas de demander de l’aide à quelqu’un.

L’utilisation de ces compagnons IA peut également nuire à un développement affectif équilibré. Les compagnons IA privilégient le lien permanent au détriment de la responsabilisation. Au cours de nos tests, ils ont soutenu des décisions à risque telles que se déscolariser ou rompre leurs relations avec des personnes importantes.

Les compagnons IA exposent à des dangers : ils se sont montrés prompts à fournir des informations dangereuses sur les drogues, les armes ou les comportements à risque sans jamais les remettre en question. Au cours de nos tests, même les plateformes qui déclarent prendre en compte la protection des adolescents autorisaient les conversations et les jeux de rôle à caractère sexuel. Certaines IA ont légitimé le harcèlement et conseillé des utilisateurs dans leurs projets violents. Elles n’ont cependant pas proposé de modèles tournés vers l’empathie ou la résolution de conflits.

Certains adolescents sont particulièrement vulnérables : ceux et celles qui souffrent de troubles psychologiques ; les garçons (qui sont de deux à cinq fois plus susceptibles de développer une dépendance), ceux et celles qui sont confrontés à de grands bouleversements ou qui manquent de soutien dans leur entourage.

Attention aux signaux d’alerte : quand faut-il agir ?

De nombreux adolescents utilisent les compagnons IA à l’insu de leurs parents. Tentez de déceler les signes d’un attachement problématique : préférer l’IA aux copains, passer des heures à lui parler, manifester un manque en cas d’éloignement, partager ses secrets intimes ou développer des sentiments amoureux à son égard. De même, intéressez-vous aux résultats scolaires en baisse, à l’abandon de certaines activités, aux troubles du sommeil ou de l’humeur, au fait de ne parler de ses problèmes qu’avec l’IA.

Il est temps d’agir si votre enfant exprime davantage ses sentiments à l’IA qu’à des personnes, s’il montre des signes de dépression ou d’anxiété croissants, s’il est sur la défensive quand vous abordez le sujet, s’il se tourne vers l’IA plutôt que vers des personnes réelles quand il a besoin d’aide, ou encore s’il parle de se faire du mal ou d’un sentiment de crise.

Comment soutenir votre adolescent ?

Que votre enfant exprime de l’intérêt pour les compagnons IA ou qu’il en utilise déjà, la communication a plus d’importance que toutes les connaissances techniques. Traitez leur curiosité comme une chose normale et sans la juger, montrez-vous ouvert pour que votre adolescent se sente en confiance pour échanger avec vous. Apprenez ensemble comment les compagnons IA fonctionnent et pourquoi ils sont conçus pour développer des liens affectifs.

Si votre adolescent utilise déjà des compagnons IA, réagissez avec empathie plutôt qu’en le punissant. Commencez par aborder la question sans jugement pour comprendre ce qui l’attire vers ces plateformes et à quels besoins elles répondent. Travaillez ensemble à réduire le temps qu’il y passe car les adolescents se montrent plus coopératifs quand on les implique dans les décisions qui les concernent. Établissez des limites claires, par exemple en interdisant les usages dans des espaces clos comme sa chambre. Définissez une durée de connexion maximale. Encouragez-le à s’investir dans des relations avec des amis, des activités en famille, des loisirs.

Pour vos stratégies de prévention, pensez à engager la conversation sur les IA bien avant qu’elles deviennent un problème. Vous pouvez par exemple vous référer à des travaux de recherche pour que la conversation prenne un tour anodin : « J’ai lu que la plupart des ados ont déjà utilisé un compagnon IA. Est-ce ton cas ou celui de tes copains ? » Aidez les adolescents à mieux comprendre leurs émotions pour y faire face, afin qu’ils n’aient pas besoin de la technologie pour se sentir reconnus ou rassurés.

Aidez votre adolescent à réfléchir à la place des compagnons IA dans sa vie pour qu’il les considère comme un divertissement et pas comme un soutien affectif. Demandez-lui : « À ton avis, qu’est-ce qu’un ami peut te donner qu’une application ne t’apportera jamais ? ». Tout en reconnaissant que l’IA peut contribuer à l’apprentissage de certaines compétences sociales, insistez sur la nécessité de rechercher du soutien auprès de personnes réelles.

Si la situation devient préoccupante, rappelez-vous que vous n’êtes pas seul. Gardez à portée de main les coordonnées des services spécialisés et des urgences. Rapprochez-vous des services de vie scolaire, d’un professionnel de santé ou d’autres adultes de confiance tels que les enseignants de votre enfant.

Avancer ensemble

Faites-vous confiance, les relations que vous avez construites avec votre enfant sont plus fortes que n’importe quel algorithme. Sachez voir les progrès et ne recherchez pas la perfection. Commencez par un échange ou une règle qui vous paraissent réalistes : les petits pas sont propices au développement d’une mise à distance critique par votre adolescent de sa relation au numérique. Traitez-vous avec bienveillance. Être parent à l’ère du numérique implique de nouvelles pressions et l’IA vient ajouter une complexité supplémentaire. De nombreux parents sont confrontés aux mêmes problèmes.

Alors, rassemblez-vous et rapprochez-vous de professionnels de l’éducation ou de psychologues. Donner l’exemple de sa propre autocompassion montre à votre adolescent comment il peut faire face à l’incertitude.

En fin de compte, il importe par-dessus tout de garder la porte ouverte et de montrer à votre adolescent que les relations humaines, aussi chaotiques, compliquées et imparfaites soient-elles, procurent ce qu’aucune IA ne pourra jamais offrir : un lien humain authentique, la possibilité de grandir et de se comprendre. En vous renseignant sur ces outils, vous faites un premier pas important. Cette attention est exactement ce dont votre adolescent a le plus besoin.

Notes

1 L’étude Talk, Trust, and Trade-Offs: How and Why Teens Use AI Companions (2025) a été menée par NORC at the University of Chicago avec le financement de Common Sense Media. NORC at the University of Chicago est un laboratoire de recherche non partisan qui fournit des analyses et des informations fiables pour les décideurs.

Les entretiens pour cette enquête ont été réalisés du 30 avril au 14 mai 2025, auprès de 1 060 adolescents âgés de 13 à 17 ans, issus des 50 États américains et du district de Columbia. Les variables de pondération pour les échantillons probabilistes et non probabilistes incluaient l’âge, le sexe, la région de recensement, l’origine ethnique et le niveau d’éducation le plus élevé des parents.