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Fiche mise en ligne le 02 juin 2026

Jennifer Elbaz est cheffe du service de sensibilisation des publics de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).


Mehdi Arfaoui est sociologue au sein du Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL.

Dans l’imaginaire collectif, comme dans les discours médiatiques, la parentalité à l’ère du numérique est souvent réduite à sa seule dimension protectrice, l’adolescent étant envisagé avant tout comme un internaute vulnérable, incapable d’évaluer les risques auxquels il est exposé en ligne. Ainsi, les discours publics promeuvent souvent un contrôle strict, une surveillance, voire une interdiction des usages numériques pour les mineurs. Pourtant, nos recherches sur le terrain1, auprès des adolescents et de leurs parents, révèlent une réalité plus nuancée et des besoins complexes.

Les adolescents : des utilisateurs avertis, mais en quête de repères

Les adolescents ne sont pas des utilisateurs naïfs. Ils possèdent une certaine compréhension du fonctionnement des outils numériques, notamment concernant les enjeux liés à leur vie privée et à leur réputation. Ils savent, par exemple, distinguer la publication éphémère (story) du contenu pérenne (post). Ils mettent en oeuvre de multiples stratégies pour protéger leur vie privée : pseudonymes anonymisés, comptes privés, désactivation consciente de la géolocalisation ou nettoyage régulier des contenus postés pour éviter la réapparition de « vieux dossiers ». Cette connaissance, souvent acquise de manière informelle et partagée entre adolescents, témoigne d’une expérience numérique construite au fil des usages et des interactions.

Dans le même temps, nos recherches révèlent que les adolescents sont en demande d’accompagnement parental. Loin de rejeter toute forme de règle, ils valorisent l’encadrement du temps passé en ligne ou des fonctionnalités utilisées, reconnaissant leur propre propension à manquer de repères ou à perdre le contrôle. Le plus souvent, lorsqu’ils critiquent l’intervention parentale, ce n’est pas l’accompagnement en lui-même qui pose un problème, mais l’application de règles uniformes, sans distinction ni marge de négociation.

L'apprentissage par l'expérience : le rôle de l'essai-erreur

Nos analyses montrent que les interdictions ou injonctions théoriques sont moins efficaces que les expériences concrètes et émotionnellement fortes (harcèlement, usurpation d’identité, vol de compte), qui provoquent un ajustement durable des pratiques et une véritable hygiène numérique.

À propos...

DE L’ENQUÊTE NUMÉRIQUE ADOLESCENT ET VIE PRIVÉE


Une enquête de la CNIL, menée de 2023 à 2024, a permis de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les pratiques numériques des élèves de collège (9 à 15 ans) ainsi que sur les perceptions et pratiques d’accompagnement des parents d’élèves de collège. Le rapport d’enquête repose ainsi sur :


– l’analyse de 130 entretiens réalisés individuellement ou en binôme dans 7 collèges de métropole française du mois de mai 2023 au mois de janvier 2024 ;


– l’analyse d’un questionnaire administré sur internet entre le 30/10/2023 et le 09/11/2023 auprès de 600 parents d’enfants âgés de 10 à 15 ans.

Les adolescents intègrent et appliquent des stratégies de protection face aux risques concrets (faciles à appréhender ou déjà éprouvés). En revanche, le risque abstrait (comme la collecte abusive de données ou les bulles de filtre, dont les conséquences ne sont pas immédiatement visibles sur eux) est souvent évacué. C’est pourquoi un accompagnement efficace doit s’appuyer sur des expériences concrètes d’exposition aux risques pour ancrer les bonnes pratiques.

Lors de leurs interventions auprès des publics du primaire et du secondaire, les agents de la CNIL utilisent par exemple des exercices d’OSINT (collecte et analyse d’informations accessibles publiquement) pour montrer ce que des données a priori anodines laissées sur internet permettent de déduire d’eux en quelques clics (le lieu de vie, le lieu de travail ou encore la date de naissance).

Le paradoxe de la "sécurité" et ses conséquences

Paradoxalement, ce sont souvent d’abord les parents qui proposent en premier un téléphone à leur enfant. La principale raison invoquée pour équiper un adolescent au début du collège est la sécurité (64 % des répondants). Ce motif, bien que légitime, peut engendrer des effets contradictoires.

La peur de l’insécurité conduit non seulement à un « suréquipement » (téléphone, montre connectée, puces GPS), mais aussi à des formes de contrôle parental qui limitent parfois l’exploration et les marges d’apprentissage des adolescents. Un accompagnement perçu comme non négociable, ou ne prenant pas en compte les pratiques concrètes de l’adolescent, peut ainsi mener à la rupture du lien de confiance et au contournement des règles. L’adolescent, en pleine recherche d’autonomie, peut alors adopter des stratégies pour cacher ses pratiques (passer par le navigateur plutôt que par l’application soumise au contrôle parental, par exemple) et rendre l’accompagnement plus difficile encore pour les parents.

Enfin, par une surveillance accrue, les parents normalisent des pratiques de contrôle qui pourraient par la suite être exercées par d’autres membres de l’entourage (familles, amis, conjoints), rendant acceptable le fait de fouiller le téléphone d’autrui ou de partager un mot de passe, banalisant ainsi la perte d’intimité et de vie privée.

Accompagner des usages en constante évolution

L’accompagnement parental doit être pensé de manière dynamique, évoluer avec les étapes d’expérimentation, le besoin d’autonomie mais aussi le niveau de maturité de l’adolescent. L’objectif est de maintenir un équilibre entre sécurité et autonomie, de la même manière que pour le travail parental en général.

Focus : la géolocalisation, un enjeu de confiance et d'intimité

La géolocalisation illustre parfaitement la tension entre le besoin légitime de sécurité parentale et le droit à l’intimité et à l’autonomie de l’adolescent.

S’il offre une tranquillité d’esprit, le suivi permanent peut avoir des effets négatifs.

– Limitation de l’autonomie : anticiper un danger à la place de l’enfant l’empêche d’apprendre à évaluer les risques et à se protéger seul.

– Atteinte à l’intimité : certains dispositifs permettent de surveiller bien plus que la position (indications physiologiques, écoute des conversations ambiantes), violant l’intimité sociale et spatiale de l’adolescent.

– Érosion de la confiance : le sentiment d’être constamment surveillé peut pousser l’enfant à l’autocensure ou à la dissimulation, affectant la relation de confiance avec ses parents. En faisant dépendre la sécurité de dispositifs techniques, les parents risquent également de délaisser d’autres leviers de l’accompagnement parental fondés sur l’autonomie et l’échange.

Dans les situations où les parents souhaitent malgré tout faire usage de la géolocalisation, celle-ci doit être proportionnelle au besoin et discutée avec l’enfant.

– Transparence : la géolocalisation ne doit pas être une pratique secrète. Le mineur est toujours le récipiendaire du droit à l’information (lignes directrices sur la transparence du G291). Il est donc nécessaire d’informer clairement l’adolescent des modalités de cette géolocalisation (le G29 reconnaît toutefois que, dans le cas d’enfants très jeunes ou pré-alphabétisés, ceux-ci ne parviendront pas à comprendre les messages élémentaires, écrits ou non écrits, au sujet de la transparence).

– Usage ciblé et temporaire : la géolocalisation en temps réel est très intrusive. Il est conseillé de la désactiver lorsqu’elle n’est pas utile. Si elle est mise en place pour un trajet particulier (le retour de soirée), elle doit être désactivée une fois l’objectif atteint. Dans de nombreux cas, un simple dispositif de communication (téléphone, montre communicante) suffit pour rassurer.

– Sécurité du dispositif : le coût ne garantit pas la sécurité. Si vous choisissez un dispositif, assurez-vous de sa transparence sur les données collectées (où sont-elles hébergées ?), de la possibilité de contrôler les données (désactiver des fonctions, effacer l’historique) et de la sécurité d’accès (mot de passe fort, double authentification). En France, la CNIL rappelle d’ailleurs que des montres connectées ont déjà été rappelées en 2019 pour défaut de sécurité dans le stockage de données sur des serveurs distants. C’est le cas également des poupées Cayla, bannies dans de nombreux pays, dont l’Allemagne en 20172.

Des modalités d'accompagnement parental inégales selon les foyers

Nos recherches ont mis en évidence la grande disparité des styles d’accompagnement, qui dépendent principalement de deux facteurs : la capacité d’appropriation du numérique par les parents et le temps dont ils disposent pour accompagner leurs enfants (disponibilité). Ces différences renvoient moins à une question de volonté qu’à des inégalités sociales et culturelles. Dans tous les cas, les parents font au mieux avec les ressources à leur disposition. Nous avons identifié six profils types d’accompagnement (voir l’infographie ci-dessous).

Cette infographie présente le lien entre disponibilité des parents et compétences numériques des parents. Si la disponibilité et la compétence est forte, le contrôle parental est actif alors que si la compétence et la disponibilité sont faibles, il y a du laisser faire et aucune intervention des parents n'est activé.

Le rôle essentiel des acteurs publics et associatifs

La persistance des inégalités d’accompagnement met en lumière la responsabilité des institutions et des organisations (écoles, organismes publics, structures associatives) dans l’aide aux parents. Pour compenser ces disparités, elles doivent agir comme relais pour les parents manquant de temps ou d’information. Cela passe notamment par le renforcement des lieux d’information locaux (établissements scolaires, centres sociaux ou bibliothèques) pour toucher les parents moins connectés et moins disponibles (en proposant des horaires flexibles ou des formats courts) ; par l’éducation au numérique à l’école, en outillant les adolescents et les parents, et en apportant un référent institutionnel fiable vers lequel se tourner en cas de problème ; par la simplification de contenus de sensibilisation mis à disposition, en particulier ceux qui sont produits par des organisations ou des associations qui accompagnent les parents, en adoptant un langage clair et non culpabilisant.


Enfin, l’environnement numérique reste très largement inadapté aux mineurs (pornographie, contenus violents/choquants, prédation, etc.). Si le rôle des parents et des professionnels est indispensable, la responsabilité des concepteurs et des promoteurs de cet environnement doit être renforcée pour créer un cadre plus sûr pour les adolescents : offrir de plus grandes possibilités de paramétrage, assurer le contrôle de l’âge et la distribution de contenus adaptés ou encore retirer certaines interfaces et fonctionnalités addictives comme le « scroll infini » seraient des solutions efficaces.


En conclusion, protéger et accompagner les adolescents dans le numérique ne peut plus relever d’une responsabilité individuelle : c’est un choix collectif qui engage l’ensemble des institutions et des acteurs du numérique.

Télécharger le guide Unesco complet


Notes

1. Le Groupe de travail Article 29 sur la protection des données (en anglais : Article 29 Data Protection Working Party, abrégé WP29) était un organe consultatif indépendant de l’Union européenne chargé de conseiller les institutions européennes sur la protection des données personnelles et la vie privée.

2. En ligne : www.beuc.eu/press-releases/german-regulator-bans-spying-doll-cayla