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Au-delà des écrans, l’enjeu des objets connectés pour les tout-petits

Par Valérie-Inès de La Ville, professeure des universités, IAE de Poitiers et Christian Gautellier, directeur national des Ceméa en charge du pôle Médias, numérique, éducation et citoyenneté

L’augmentation des usages des écrans chez les tout-petits mobilise les professionnels de l’enfance, les chercheurs, les associations éducatives et les pouvoirs publics… La recommandation « Pas d’écran avant 3 ans » en est l’illustration, s’adressant en particulier aux parents. Aujourd’hui, une nouvelle préoccupation majeure doit tout autant les alerter : l’arrivée de nouveaux produits et services connectés souvent directement intégrés dans le matériel de puériculture utilisé par l’enfant (body connecté, sucette connectée…). L’enjeu commercial porté par les grandes marques présentes sur ce marché ne doit pas l’emporter sur l’intérêt du jeune enfant. Le Centre européen des produits de l’enfant de l’université de Poitiers, soutenu par la Fondation pour l’enfance, en lien avec les Ceméa, a mené un travail d’analyse de l’offre numérique destinée aux enfants de 0 à 6 ans et du discours marketing des principales marques.

Fondée sur une étude de près de 100 produits et services numériques, le rapport suggère de distinguer quatre grandes « classes » de produits et services. Les deux premières, qui rassemblent les produits qui « préparent à l’école » (lecture, calcul, écriture, pensée logique…) et les « exhausteurs de créativité » (développer l’imaginaire, créations matérielles, raconter des histoires…) sont plutôt bien identifiées. Les enjeux pour ces deux catégories sont multiples :  validation ou non de la promesse d’apprentissage au regard des recherches en sciences de l’éducation, absence de publicité dans les contenus, implication des parents dans l’activité, enrichissement de l’interaction langagière entre l’enfant et l’adulte, combinaison d’activités numériques et loisirs traditionnels, transposition dans le réel de ces activités, etc.

Les deux autres catégories mises en exergue par le rapport sont plus nouvelles : les « Quantified kids » (les « Enfants mesurés ») comprennent l’ensemble des dispositifs ayant pour but de mesurer des données propres à un individu, ici surtout des bébés (température, battements du coeur, mouvements, sommeil…). Ce monitoring à distance pose des questions de santé et de bien-être, mais aussi d’éthique : non seulement l’exposition du corps et du cerveau du bébé à des rayonnements radioélectriques ou à des ondes électromagnétiques est néfaste, mais ces objets recueillent ainsi des données personnelles dont la collecte et le traitement doivent être régulés, voire, dans certains cas, interdits. La quatrième catégorie correspond aux « Activités du quotidien » (surveiller, communiquer, calmer, favoriser une bonne hygiène, une bonne alimentation…), celles-ci concernent les déplacements de l’enfant, l’organisation de ses activités… Certes, elles ont une fonction de sécurité pour les parents et peuvent constituer un appui pour un apprentissage de l’autonomie, mais elles soulèvent également les problèmes d’exposition des enfants aux ondes électromagnétiques et la collecte de leurs données personnelles.

Au regard de tous ces éléments, il nous semble important et nécessaire de poser quelques repères pour les parents et quelques recommandations pour les pouvoirs publics.

Santé et développement de l’enfant

Il ressort des différentes recherches menées actuellement dans le monde, que les controverses sur l’impact des dispositifs numériques sur le développement des jeunes enfants demeurent : cependant pour les tout-petits, un consensus émergerait entre professionnels de l’enfance et chercheurs, qui considèrent les retombées de ces produits ou services connectés comme négatives. « Pas d’objets ou services connectés pour les enfants de moins de 3 ans » doit être la base de toute posture éducative et de toute logique d’innovation des industries du jouet.

L’exposition aux ondes électromagnétiques présente des risques sur le plan de la santé, comme le soulignent le Code de la santé publique, la loi « Abeille », la directive européenne sur les équipements radio (RED) », l’ANSES… Un principe de précaution doit alors s’appliquer tout particulièrement pour les enfants de moins de 3 ans : pas d’exposition précoce aux ondes, donc pas d’usage d’objets connectés à proximité des plus jeunes.

Régulation et cadre juridique

Il existe déjà diverses réglementations qu’il s’agit de renforcer et de systématiser sur le matériel de puériculture. L’autorégulation que proposent les industriels n’est pas toujours suffisante, et la loi doit donc davantage cadrer les logiques d’innovation industrielle. Il en est de même pour un cadre réglementaire protecteur des libertés individuelles face à la collecte systématique des données personnelles notamment chez des mineurs.

Même si la responsabilité des parents est première, ces derniers se sentent souvent bien seuls face à ces enjeux croisés, particulièrement complexes. Une régulation des États ou à l’échelle européenne est nécessaire, mais elle doit venir en appui d’échanges réguliers avec les entreprises pour renforcer la responsabilité sociétale des industries de l’enfance. La place des citoyens à travers leurs organisations associatives ou éducatives, et grâce à un dialogue permanent avec les chercheurs pour tenir compte des avancées scientifiques, est essentielle afin de parvenir à une corégulation partagée de ce « marché des produits et services numériques » des 0-6 ans, dans le seul intérêt de l’enfant.