Fiche mise en ligne le 02 juin 2026
Marie Noëlle Oli Bilias est professeure des écoles normales d’instituteurs, vice-présidente de l’association Éduk-Média (Cameroun), psychologue du développement et fondatrice de la Digital Parenting School, un établissement qui est à la fois un laboratoire de parentalité numérique mais aussi un centre d’accompagnement de tous les acteurs de la chaîne éducative.
Le numérique a-t-il creusé une fracture générationnelle et culturelle entre parents et enfants ?
La fracture générationnelle ne se manifeste pas seulement par des usages différents des outils numériques mais surtout par des visions du monde qui s’opposent. D’un côté, des parents attachés à des repères éducatifs classiques, de l’autre, des enfants et adolescents pour qui le numérique est un espace naturel de socialisation, d’expression et d’appartenance.
Par exemple, chez M. et Mme Zang, parents de jumelles de 20 ans, le choix est radical : aucun écran connecté avant l’université ; une décision guidée par des valeurs traditionnelles, mais vécue par Loïca et Anne comme une mise à l’écart sociale. Elles ne comprennent pas pourquoi leurs parents « ne sont pas comme les autres » et elles ont fini par se procurer des smartphones en cachette pour se sentir incluses dans leur groupe d’amis. La découverte de cette transgression a entraîné des sanctions et un durcissement de la règle parentale. Résultat : le dialogue s’est rompu, la confiance aussi.
À l’inverse, chez les Tamo, le choix a été d’intégrer très tôt le numérique. Soucieux de la réussite scolaire de leurs trois enfants, les parents ont mis à leur disposition des tablettes
pour les devoirs et la communication avec la classe. Mais très vite, ils se sont sentis dépassés par un temps d’utilisation excessif, des comptes sur les réseaux sociaux ouverts sans autorisation... Ils cherchent à reprendre la main face à l’attachement des enfants à ces outils qui est devenu envahissant.
Ces deux situations illustrent une même réalité : le numérique agit comme un amplificateur des tensions entre générations, entre interdiction stricte et permissivité mal maîtrisée.
Quels sont les malentendus persistants entre générations et comment les dépasser ?
Le premier malentendu concerne les contenus consommés et partagés par les jeunes. Jugés trop légers, trop violents ou trop sexualisés par les adultes, ils sont perçus comme des sources d’inspiration par les adolescents. C’est le cas de Samba, 20 ans, qui rêve de
devenir influenceur. Il observe, imite, expérimente les codes des créateurs qu’il admire, là où ses parents voient surtout une perte de temps ou un danger pour son image.
Autre point de tension : l’exemplarité parentale. Chez les Fokou, par exemple, les écrans
sont autorisés de façon encadrée… sauf pour les parents eux-mêmes, qui les utilisent à table ou les gardent dans leur lit. Une incohérence que les enfants dénoncent, sans comprendre pourquoi les règles ne s’appliquent pas à tous.
S’ajoute à cela un déficit de connaissance du cyberespace. Certains parents, comme les
Sambo, associent les écrans uniquement à des risques : troubles du sommeil, cyberdépendance, cyberharcèlement. Faute d’informations nuancées, ils adoptent une posture de rejet total, qui empêche toute discussion sereine.
Enfin, les divergences entre les différents adultes de l’entourage peuvent brouiller les repères des enfants. Anne, 10 ans, ne comprend pas pourquoi sa mère lui refuse une tablette jusqu’à ses 15 ans, alors que sa grand-mère veut lui en offrir une de la dernière génération. Dans son regard d’enfant, la grand-mère apparaît « plus cool » et sa mère trop stricte, ce qui alimente un sentiment d’injustice et de confusion.
Comment alors faire du numérique un espace de dialogue et d’apprentissage partagé ?
Face à ces tensions, nous défendons une approche éducative et partagée du numérique.
L’objectif : transformer les écrans en leviers de lien plutôt qu’en sources de conflit.
Première piste : recréer des ponts entre les générations. Parents et enfants sont invités à partager leurs découvertes numériques, à apprendre les uns des autres et à installer une culture de l’apprentissage réciproque.
Nous plaidons également pour une véritable éducation aux médias et à l’information, à l’école comme en famille. Enseignants, parents, grands-parents et autres figures éducatives doivent disposer d’un socle commun de connaissances afin de transmettre des messages cohérents aux enfants.
Autre levier essentiel : rompre l’isolement parental. En animant des réseaux d’entraide, nous encourageons la création de cercles de parents qui échangent régulièrement, sans jugement, sur leurs réussites, leurs doutes et leurs stratégies pour réguler l’utilisation des écrans.
Parce que le numérique ne doit pas occuper tout l’espace, nous proposons aussi des activités de substitution concrètes : activités ludiques, ateliers, jeux ou concours qui réunissent parents et enfants autour de moments inoubliables !
Enfin, il faut souligner l’importance de la formation de formateurs spécialisés en éducation aux médias, afin de renforcer durablement les compétences locales. Le numérique ne doit ni être diabolisé ni idéalisé, il doit être compris, accompagné et discuté, pour devenir un terrain de dialogue entre les générations.