Fiche mise en ligne le 02 juin 2026
Julio César Mateus Borea est docteur en communication, professeur et chercheur à l’université de Lima (Pérou). Ses travaux portent sur l’éducation aux médias, la théorie de la communication et les cultures numériques. Il accompagne des projets éducatifs et collabore à des initiatives visant à promouvoir une citoyenneté critique.
María vit à Lima, dans un quartier où toutes les maisons n’ont pas l’eau courante. Elle a deux enfants et un seul téléphone portable, utilisé pour tout : étudier, travailler, communiquer et se détendre. Le matin, sa fille de 10 ans l’utilise pour regarder des vidéos sur YouTube avant l’école. La journée, María s’en sert pour gérer ses commandes de gâteaux sur WhatsApp. Entre rires et disputes pour le recharger ou pour l’utilisation des données, le smartphone est devenu comme un membre de la famille.
À plusieurs kilomètres de là, Rosa travaille dans une banque et rentre tard le soir. Ses deux enfants de 9 et 12 ans sont gardés par leur grand-père. Le week-end, ils se retrouvent au parc et cuisinent en écoutant la radio. Quand Rosa voit ses enfants derrière
un écran, elle ressent malaise et peur. Elle se souvient de son enfance à jouer dehors et
d’une conférence sur les prédateurs sexuels en ligne qui l’avait préoccupée. Elle veut les
protéger, sans paraître autoritaire.
María a du temps mais peu de ressources ; Rosa a des ressources mais peu de temps. L’une est guidée par l’intuition, l’autre par l’inquiétude. Cependant, toutes deux partagent le même objectif : accompagner et protéger leurs enfants.
Soutenir les enfants dans le monde numérique, ce n’est pas uniquement contrôler ou interdire, c’est aussi dialoguer et donner du sens à ce qu’ils vivent en ligne. En Amérique latine, les usages numériques sont marqués par de fortes inégalités qui influencent l’accompagnement des enfants. Dans les familles à faibles revenus, celui-ci combine règles et moments d’échanges1, mais reste limité en raison des contraintes liées au travail, aux déplacements, aux déménagements et au niveau d’éducation des parents. Les familles plus aisées disposent d’horaires plus stables, de meilleurs soutiens et de conditions matérielles favorisant un accompagnement de plus grande qualité.
Dans de nombreux foyers modestes, un seul téléphone est mis en commun, ce qui favorise la coopération et les usages partagés. Malgré un temps limité, de courts moments d’échange – poser des questions, écouter, s’asseoir à côté des enfants – peuvent suffire à les accompagner et à renforcer la confiance.
Tous les adultes ont leur propre histoire avec les médias, souvent marquée par la télévision comme principale référence et par des mises en garde. La méfiance envers la technologie, liée à une faible culture numérique, conduit souvent à des pratiques plus restrictives. Selon la zone géographique, les cultures familiales valorisent aussi les liens, le soutien et la foi comme sources de force pour accompagner les enfants en ligne.
La première étape est donc l’introspection. Réfléchir à sa relation à la technologie et se
questionner sur le modèle que l’on veut offrir et les valeurs que l’on souhaite transmettre
(l’attention aux autres, le respect et la responsabilité), en reconnaissant que les adultes apprennent eux aussi tout au long de la vie.
Trois questions pour définir votre approche
– Combien de temps et d’attention puis-je raisonnablement consacrer à mes enfants pour les accompagner dans leur utilisation des médias et du numérique ?
– Qu’est-ce que je ressens lorsqu’ils utilisent la technologie : de la peur, de la curiosité ou de l’indifférence ?
– Quels aspects de mon éducation m’aident aujourd’hui et lesquels peuvent évoluer ?
Répondre à ces questions ne vise pas à vous noter, mais à identifier votre point de départ. À partir de là, vous pouvez évoluer vers une médiation plus réfléchie.
L’essentiel n’est pas le nombre de minutes passées devant un écran, mais ce que les enfants font, avec qui et comment ils se sentent. Des moments de découvertes partagées peuvent transformer ces usages en occasions d’apprentissage et de création de liens, et renforcer la confiance entre parents et enfants.
Il n’est pas nécessaire d’avoir plusieurs appareils ni de tout connaître des applications : l’essentiel est d’accompagner, de poser des questions et d’être présent, même pour de brèves conversations.
Les règles comptent mais c’est le dialogue qui éduque. Demandez à vos enfants ce qu’ils font en ligne, ce qu’ils aiment ou ce qui les inquiète : derrière une vidéo ou un jeu se cachent souvent curiosité et quête d’appartenance ou d’affection.
Si vous ne savez pas, dites-le et cherchez ensemble pour montrer que l’apprentissage est continu et peut même rapprocher les générations. Même si les enfants maîtrisent mieux la technique, les adultes gardent leur rôle en les aidant à réfléchir aux contenus, aux valeurs, aux émotions et aux conséquences de leurs actes. Apprendre à leurs côtés n’implique pas de transférer la responsabilité ou l’autorité.
Un smartphone ou une télévision partagée peuvent devenir un espace d’éducation aux médias : discutez du succès d’une émission, d’un créateur de contenu, de son financement ou du fonctionnement des plateformes.
Les limites sont plus efficaces lorsqu’elles sont fixées ensemble. Décidez quand les écrans sont autorisés et quand ils doivent être éteints.
Échanger avec d’autres parents et des enseignants aide à élaborer des règles cohérentes et à ne pas se sentir seul. À l’école comme à la maison, des engagements communs, y compris pour les adultes, renforcent le sens de ces limites et aident à réduire la pression.
Encouragez vos enfants à articuler contenus numériques et activités manuelles : regardez un tutoriel de bricolage et réalisez l’objet ensemble, dessinez les personnages de leur série préférée ou inventez un jeu inspiré d’une vidéo. Créer, que ce soit à partir d’un téléphone ou avec du carton et de la colle, aide les enfants à développer leur imagination, leur patience et leur capacité à résoudre des problèmes.
Gérer les risques numériques à la maison
Les risques en ligne varient selon l’âge, le genre, les compétences numériques et le contexte familial. Poser les bonnes questions aide à les aborder avec confiance.
Cyberharcèlement : commentaires blessants, moqueries ou partage de photos sans consentement peuvent survenir sur les réseaux sociaux et les messageries. Les enfants peu encadrés ou ayant une faible estime de soi sont plus vulnérables.
→ Demandez-vous : comment mon enfant réagit-il aux moqueries en ligne ? Sait-il comment éviter de harceler, même involontairement ? Se sent-il en sécurité pour m’en parler ?
Prédation sexuelle : un adulte peut approcher un mineur en se faisant passer pour un pair et créer un lien de confiance via les réseaux sociaux ou les jeux en ligne.
→ Demandez-vous : mon enfant mesure-t-il les conséquences du partage de photos ? Comprend-il qu’on ne sait jamais vraiment qui se cache derrière un écran ?
Publicités inappropriées ou trompeuses : les algorithmes peuvent exposer les enfants à des publicités pour des jeux d’argent, de l’alcool ou des contenus politiques, parfois déguisées en vidéos anodines.
→ Demandez-vous : parlons-nous à la maison de la façon de reconnaître une publicité déguisée en contenu ?
Contenus préjudiciables ou violents : certaines vidéos ou des jeux qui ressemblent à des contenus pour le jeune public exposent en réalité à une violence extrême, du sexisme ou des stéréotypes.
→ Demandez-vous : quels contenus attirent mon enfant et pourquoi ? Avons-nous parlé de ses ressentis ? Sait-il quoi faire si quelque chose le perturbe ?
Un beau proverbe dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. À l’ère d’internet, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, de nouveaux défis émergent mais la mission demeure la même : aider les enfants à grandir heureux, en confiance, avec curiosité et esprit critique.
Télécharger le guide Unesco complet
1. Leon L., & Cilich I., Parental digital mediation: Restriction and enablement during the COVID-19 lockdown among low SES parents in Lima, Peru, Journal of Children and Media, 19(1), 2024, 138–155. https://doi.org/10.1080/17482798.2024.2402269