Fiche mise en ligne le 02 juin 2026
Elizabeth Milovidov, fondatrice de Digital Parenting Coach, est experte en parentalité numérique.
L’ère numérique, avec ses technologies qui évoluent sans cesse et ses tendances virales qui se propagent à toute vitesse, confronte les parents du monde entier à des défis inédits. En tant que coach en parentalité numérique ayant travaillé aux États-Unis, en Europe, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient, j’ai pu observer combien les contextes culturels façonnent profondément les pratiques parentales face à la technologie. J’ai rassemblé ici pour vous quatre situations réelles issues de mon expérience internationale.
Sarah est une Britannique, mère de deux enfants de 4 et 6 ans. Elle se sentait dépassée et assez désespérée face à sa situation familiale. Ses enfants faisaient des crises de colère chaque fois qu’elle essayait de limiter l’usage de leur tablette et la situation virait au cauchemar si elle faisait mine de la leur retirer. Trois moments étaient particulièrement critiques : le matin avant l’école, pendant les repas et au moment du coucher. Les habitudes s’étaient installées progressivement : elle avait d’abord proposé quelques minutes d’écran le matin pour que les parents puissent se préparer, puis pendant les repas pour avoir un peu de calme, et enfin le soir « pour les aider à se calmer ». Après quelques mois de ce fonctionnement, ses jeunes enfants se mirent à réclamer constamment leurs écrans et devenaient agressifs lorsqu’elle les leur refusait.
Reconnaître et accepter le point de départ.
Les parents n’ont pas à se sentir coupables ou honteux de leur attitude initiale vis-à-vis du numérique. Nous sommes en effet la première génération de parents qui doivent élever leurs enfants avec et par le numérique. Il n’y a pas de place pour les « j’aurais dû faire ceci ou cela ». Nous devons chercher des solutions et trouver des stratégies pour soutenir nos choix ainsi que nos évolutions.
Introduisez des activités pour remplacer les écrans et impliquez vos enfants dans la mise en place de nouvelles règles.
Dans le monde du numérique, où les enfants comme leurs parents reçoivent des récompenses instantanées, j’ai proposé à la famille de Sarah d’imaginer des rituels de substitution séduisants et des activités qui donnent envie de s’impliquer dans le monde physique. Pendant les repas, la famille pourrait jouer au jeu « cite trois bonnes choses qui se sont passées aujourd’hui » ou « ta journée, roses ou épines ? » (dire le meilleur et le moins bon de sa journée). L’idée est bien sûr de favoriser une conversation vivante pendant les repas, à laquelle chacun puisse participer. Le soir, des rituels de lecture, où les enfants choisissent le livre et interagissent avec les parents, peuvent s’avérer utiles. Écouter un podcast peut également être une bonne solution sans écran.
Thierry est père de deux enfants. Il a découvert que Chloé, sa fille de 10 ans, utilisait TikTok en secret, malgré une interdiction familiale. Chloé a menti sur son âge pour créer son compte afin de suivre les chorégraphies virales dont parlent ses camarades à l’école. Choqué et inquiet, Thierry a découvert que Chloé interagissait avec des inconnus.
Dans le même temps, il a surpris son fils de 12 ans en train de rechercher des images pornographiques en ligne.
Transformez une situation de crise en moment éducatif.
Gardez toujours ce principe en tête : « Ne paniquez pas ! ». Plutôt que de réagir par des punitions, des interdits ou en bannissant le numérique, les parents peuvent faire de ces situations le point de départ d’une éducation au numérique renforcée et plus vigilante. Tous les enfants sont curieux et sont attirés par l’inconnu. Notre rôle en tant que parents est d’accompagner cette curiosité et de poser des limites et des règles pour qu’ils grandissent en sécurité.
Ayez une conversation sans jugement sur la sexualité et les relations affectives.
Mon premier conseil est d’accueillir la curiosité des enfants tout en expliquant pourquoi certains contenus ne sont pas adaptés à leur âge. Ces discussions peuvent prendre diverses formes selon le contexte culturel et social de chaque famille. Il reste néanmoins
essentiel d’instaurer un vrai dialogue avec les enfants sur ces sujets. Il est important d’adapter la conversation à la maturité de l’enfant. Les parents peuvent être réticents à l’idée de parler de sexualité et de sujets intimes. Si un enfant est assez grand pour poser des questions, il mérite une réponse adaptée à son âge de la part de ses parents, plutôt que de son moteur de recherche préféré.
Coconstruisez un « contrat numérique familial ».
Un contrat numérique familial n’a pas besoin d’être complexe. Il suffit de prendre une feuille de papier ou des post-it et de définir, avec les enfants, ce qui est autorisé ou non à la maison. Ce contrat peut concerner les applications, les horaires, les conséquences en cas de non-respect des règles, ainsi que les engagements des parents. Les tout jeunes enfants savent très bien exprimer ce qu’ils aiment ou n’aiment pas, et ils respectent davantage les règles lorsqu’ils participent à leur élaboration.
Utilisez le contrôle parental comme une aide, pas comme un outil de surveillance.
Les outils de contrôle parental existent pour protéger les enfants, pas pour les espionner. En les expliquant clairement, les parents peuvent instaurer une relation de confiance fondée sur la transparence.
Fatima est une mère de famille habitant à Doha. Elle m’a sollicitée en quête de ressources et de soutien pour son fils Ahmed, 15 ans, qui passait plusieurs heures par jour à jouer en ligne en pleine semaine, et davantage encore pendant les vacances. Ses résultats scolaires avaient chuté et il devenait agressif lorsqu’elle tentait de limiter son temps de jeu. Dans un contexte culturel où des chaleurs extrêmes limitent les activités extérieures pendant une grande partie de l’année, les jeux vidéo étaient devenus sa seule façon de s’évader.
Comprenez la fonction que le jeu occupe dans sa vie.
Les jeux vidéo répondent souvent à des besoins insatisfaits de socialisation, de réussite ou encore d’évasion. J’ai suggéré à Fatima d’identifier avec Ahmed ce que le jeu lui apportait réellement : la compétition ? Le contact avec d’autres joueurs ? Moins de stress ?
Adaptez vos solutions au contexte culturel et climatique.
Au Qatar, pour être viables, les solutions doivent tenir compte de la chaleur. Nous avons élaboré une liste d’activités intérieures stimulantes : le jeu d’échecs, la programmation informatique, la robotique ou les sports en salle, ainsi que d’autres activités proposées par les centres de loisir pour les jeunes.
Mettez en place un sevrage progressif avec substitution.
J’ai conseillé à Fatima d’avancer pas à pas et de réduire progressivement le temps de jeu en ligne. Les familles gèrent mieux les écrans lorsque les parents commencent par identifier des moments « non négociables » sans écran : les repas en famille, la première heure après le réveil. Et, comme toujours, les efforts de déconnexion sont davantage couronnés de succès lorsque les parents proposent des activités de substitution offrant des gratifications comparables : défis, progression, reconnaissance sociale.
Consultez un professionnel si vous en ressentez le besoin.
L’Organisation mondiale de la santé reconnaît l’addiction aux jeux vidéo et la définit comme un comportement observé depuis au moins 12 mois qui entraîne une altération significative de la personne dans sa vie familiale, sociale, scolaire ou professionnelle. Même si Ahmed ne jouait intensivement que depuis trois mois, j’ai tout de même conseillé à Fatima de consulter le plus tôt possible.

Ben est un père de famille qui vit en Californie. Il jongle entre télétravail et enseignement à distance de ses trois enfants. Au départ, il était très content de ce style de vie, jusqu’au moment où il a constaté que sa famille passait plus de 60 heures par semaine devant des écrans. Ses enfants passaient sans transition des cours en visio aux jeux vidéo, puis à la navigation sur internet. Ben et sa femme s’épuisaient à force d’essayer de fixer des limites et de trouver des compromis. Les parents avaient l’impression que la famille se délitait, quand bien même ils étaient physiquement ensemble.
Différenciez le travail et les loisirs.
Comme beaucoup de familles après la Covid, Ben et les siens se sont plongés dans le télétravail et l’enseignement à distance. Ils ont rapidement constaté que tous les temps d’écran ne se valent pas. Une partie de la solution consiste à repérer les différentes catégories d’usages – travail/école, activités créatives (dessin, programmation), vie sociale (visio avec la famille et les amis), loisir passif – pour créer des moments et des espaces dédiés quand cela est possible.
Introduisez des routines de « microdétox ».
Dans une famille comme celle-ci, on peut proposer d’instaurer des pauses de déconnexion courtes mais régulières. Mises bout à bout, elles amélioreront le bien-être familial et aideront chacun à apprécier davantage les moments passés ensemble sans écran pour cuisiner, écouter des podcasts ou se promener.
Montrez l’exemple.
Ben et sa femme sont devenus de bons modèles en matière de bien-être numérique. Ils ont fixé leurs propres règles : pas de mails après 19 heures, mode avion pendant les repas en famille, temps individuel avec chaque enfant. Les enfants sont davantage prêts à imiter ce qu’ils voient concrètement plutôt que ce qu’on leur dit de faire.
Ces quatre exemples mettent en évidence la diversité des défis numériques selon les contextes socioculturels mais aussi l’existence de principes universels pour toutes les familles : l’importance du dialogue, la recherche d’un équilibre et la nécessité d’adapter nos pratiques. L’approche « SCE » peut s’appliquer à toutes les situations.
– Sensibilisation : informez-vous sur les tendances, les nouvelles applications et les risques selon les âges.
– Communication : maintenez un dialogue continu et adapté à l’âge de vos enfants. Choisissez les bons moments pour engager la conversation, quand les enfants sont réceptifs.
– Engagement : impliquez-vous dans la vie numérique de vos enfants, en manifestant de l’intérêt pour leurs activités en ligne, sans être intrusif.
Je souhaite encourager ici chaque parent et chaque éducateur à considérer la parentalité
numérique comme un voyage sans destination finale. Nous pouvons tous apprendre et partager nos bonnes pratiques, et chaque famille doit trouver son propre équilibre, selon ses valeurs, sa culture, son expérience et ses conditions de vie. Notre objectif n’est pas d’éliminer les écrans, mais d’apprendre à nos enfants (et à nous-mêmes) à vivre et s’épanouir en développant un rapport équilibré au numérique.