Fiche mise en ligne le 11 mai 2026
Jill Murphy est responsable des contenus à Common Sense Media, une ONG américaine indépendante. Engagée dans le soutien à la parentalité numérique au niveau international, Common Sense mène des activités de recherche et de plaidoyer, ainsi que la production de ressources éducatives à destination des familles et des enseignants.
Vous est-il déjà arrivé d’avoir l’impression que le fil de contenus de votre enfant « sait » exactement ce qu’il aime ? C’est le travail d’un algorithme. Ces systèmes invisibles décident des contenus qui s’affichent lorsque nous ouvrons nos applications préférées. Et croyez bien que leur influence sur l’expérience en ligne des jeunes est bien plus grande que les parents ne l’imaginent.
Un algorithme est un système de recommandations qui récolte nos données quand nous cliquons, regardons, likons et partageons des contenus en ligne. Il les utilise ensuite pour prédire ce qui va capter notre attention. Les algorithmes sont partout : la page TikTok « Pour toi », les suggestions « Up Next » de YouTube, l’« Explorer » d’Instagram, et même les jeux que Roblox recommande sur sa page d’accueil.
Les algorithmes ne sont pas conçus pour préserver le bien-être des enfants mais pour les rendre captifs des plateformes. Cela implique plus de temps de présence en ligne, donc plus de revenus publicitaires et, pour les enfants, davantage de temps qui pourrait autrement être consacré au sommeil, à jouer dehors ou à interagir avec la famille ou les amis.
Plus un enfant est en contact avec un même type de contenu, plus les algorithmes lui en resservent. Cela crée ce que les chercheurs appellent une « bulle informationnelle » : les enfants voient surtout ce qui renforce leurs goûts ou leurs croyances et n’ont qu’un accès limité à de nouvelles idées ou à des points de vue différents.
Sur TikTok, la page « Pour toi » construit sa base de connaissances à partir de chaque vidéo que les enfants regardent, likent ou rejouent. L’algorithme d’Instagram conditionne leur flux, leurs stories, leur explorer et les reels, et leur propose un mélange de publications de leurs amis avec des recommandations issues de leur activité. La fonction « Up Next » lance automatiquement des vidéos associées, qui peuvent correspondre à l’âge des utilisateurs ou bien s’avérer peu appropriées. Les plateformes de jeux telles que Roblox et Fortnite elles-mêmes utilisent des algorithmes pour recommander de nouveaux jeux et suggérer des achats intégrés en fonction de ce qui est tendance parmi leurs amis.
On parle de « bulles de contenu » (ou « de filtre ») lorsque les fils d’actualité ne présentent qu’un seul point de vue. Soyez vigilants si vos enfants reviennent sans cesse sur le même sujet, répètent des opinions tranchées qui sonnent faux ou rejettent immédiatement tout ce qui ne correspond pas à ce qu’ils ont vu en ligne. Demandez-leur ce qui apparaît dans leur flux et encouragez-les à suivre d’autres créateurs de contenu. Intéressez-vous également avec eux à de nouveaux sujets.
Le scrolling sans fin (ou la possibilité de faire défiler du contenu sur un écran) rend difficile l’arrêt du visionnage. Il est conçu pour ne jamais se terminer. Si un enfant perd la notion du temps sur certaines applications, se fâche quand vous lui demandez de ranger son appareil ou prend son téléphone dès qu’il a un moment, il est grand temps de fixer des limites. Définissez un temps d’écran et limitez-le automatiquement, et montrez l’exemple en disant quand vous y avez vous-même passé trop de temps.
Les contenus inappropriés se multiplient rapidement une fois que l’algorithme décèle une régularité. Une seule vidéo à risque peut exposer à des défis dangereux, de la désinformation ou à des contenus nuisibles pour l’estime de soi. Parlez régulièrement avec vos enfants de ce qu’ils regardent, sans surréagir.
Le suivi entre plateformes signifie que ce que fait un enfant sur une application va influencer ce qu’il verra sur d’autres sites ou réseaux. S’il cherche des chaussures de sport sur Google, il verra des publicités pour Nike sur Instagram et des vidéos de baskets sur YouTube. Ce n’est pas une coïncidence : son empreinte numérique le suit de site en site. Aidez-le à prendre conscience de la manière dont ses données conditionnent ce qu’il voit.
Les jeunes enfants de 5 à 8 ans ne peuvent pas encore comprendre les abstractions telles que les algorithmes. Ils croient que les contenus sont faits sur mesure pour eux et ils sont facilement captés par des vidéos colorées au rythme rapide. Choisissez des plateformes destinées aux enfants, supprimez la lecture automatique, regardez les vidéos avec eux, posez-leur des questions simples telles que « À ton avis, pourquoi ne voit-on que des vidéos de dinosaures depuis que nous avons regardé la première ? ».
Les préadolescents de 9 à 12 ans commencent à comprendre l’abstraction mais ils sont surtout soucieux de faire comme les autres, ce qui les rend vulnérables face aux tendances (ou trends) et à l’influence des créateurs de contenu.
Mettez en place des moments d’échange en famille autour des contenus proposés, apprenez-leur à façonner ce qu’ils voient en utilisant les options « Pas intéressé » et aidez-les à comprendre que ce qui apparaît en ligne n’est pas toujours constructif ni réaliste. Un exercice simple consiste à comparer les résultats qui s’affichent lorsque différents membres de la famille effectuent une recherche sur le même sujet : l’influence des algorithmes devient alors très concrète.
Les adolescents de 13 à 15 ans connaissent le fonctionnement des algorithmes mais ont du mal à leur échapper, particulièrement lorsqu’ils s’ennuient, ressentent de l’anxiété ou cherchent à établir des liens.
Élaborez des règles partagées, discutez avec eux des modèles économiques des plateformes, et encouragez-les à faire une pause toutes les vingt minutes pour se demander comment ils se sentent. Vous pouvez aussi instaurer une journée mensuelle de « ménage » des algorithmes, durant laquelle chacun efface son historique de recherche, ajuste ses paramètres de confidentialité et se désabonne des comptes qui génèrent des émotions négatives.
La bonne nouvelle ? Les algorithmes peuvent avoir du bon quand on les utilise de manière réfléchie : ils permettent de découvrir des contenus utiles, des communautés créatives et des ressources éducatives. Aidez les enfants et les adolescents à comprendre que les algorithmes ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils ne font que s’adapter à la manière dont nous les utilisons. Cette connaissance est pour eux facteur d’autonomie et de distance critique.
Nous ne pouvons pas protéger les enfants des biais des algorithmes, ils sont constitutifs de la quasi-totalité des plateformes que les jeunes fréquentent. En revanche, nous pouvons les aider à en comprendre le fonctionnement, à garder une certaine maîtrise de ce qu’ils consomment et à faire en sorte que la technologie soit à leur service. Commencez à en parler avec vos enfants dès le plus jeune âge et adaptez progressivement vos propos lorsqu’ils grandissent. Souvenez-vous, ce qui importe, c’est de rester curieux, de poser des questions et de maintenir le dialogue.
Au bout du compte, vous connaissez votre famille mieux que quiconque. Utilisez ces repères comme point de départ et adaptez-les à vos besoins et à vos valeurs. Le simple fait de chercher à comprendre l’influence des algorithmes sur l’expérience en ligne de votre enfant est un pas décisif qui fera la différence.