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Derrière la pratique du scroll (défilé de contenus) et le format court des stories se déploie une véritable expérience informationnelle, laquelle ne se limite pas à la boucle du réseau social numérique. Comprendre cette pluralité, c’est sortir du cliché d’une jeunesse mésinformée, et surtout être prêt à engager, avec eux, un travail nécessaire d’interprétation, de comparaison et de jugement critique.

Les jeunes ne s’informent pas « sur » les réseaux sociaux, mais à travers eux, au sein d’un « régime intermédiatique » (Jeanneret, 2000) où journaux télévisés, vidéos, presse, moteurs de recherche et plateformes s’entrecroisent et contribuent à une expérience informationnelle totale. Sa compréhension est absolument nécessaire si l’on souhaite véritablement soutenir le développement d’une réflexivité sur ses pratiques informationnelles et être au plus près des réalités sociales lors des séances en EMI. Cela commence par éviter cette confusion, gravissime, entre canal, média et source, conduisant souvent à mettre en garde les élèves contre «les réseaux sociaux à qui on ne peut pas faire confiance». Car les réseaux sociaux sont des portes d’entrée dans l’information, pas des sources. Lorsqu’un élève apprécie regarder les vidéos du Huffington Post via Instagram, ce n’est pas Instagram, sa source d’information, mais bien le Huffington Post.

TOUT UN MONDE À COMPRENDRE

Les médias et réseaux sociaux sont devenus la voie privilégiée d’accès à l’information. Les adolescents y recherchent des actualités politiques, culturelles ou documentaires, mais aussi des réponses à des questions de société (environnement, genre, sexualité, santé). Ces espaces numériques répondent à une quête de sens et de sociabilité: l’équipement individuel favorise la construction d’un territoire communicationnel singulier et l’affirmation d’un «nous générationnel» (Singly, 2006).

Si les adolescents identifient leurs propres figures d’autorité informationnelle, l’attachement affectif marqué à l’encontre de ces personnalités ne s’accompagne pas automatiquement d’une confiance absolue dans les productions de ces médiateurs de l’information: « Ce n’est pas parce que je le suis que je crois tout ce qu’il dit », confie Estrélia (17 ans), à propos de Hugo Décrypte, dans le cadre du projet de recherche-intervention « L’heure des ados informés ». Ils témoignent d’une forme certaine de rationalité, cherchant à appliquer des critères de crédibilité pour évaluer ces contenus, le principal étant le travail infodocumentaire réalisé en amont et visible à travers la production (citation des sources, notamment), et l’adéquation entre le contenu proposé et les pratiques informationnelles vues en cours. Le second critère appliqué pour juger de la crédibilité d’un contenu est la pédagogie déployée par le médiateur créateur de contenus, qui constitue conjointement une raison d’attachement. Un troisième critère est largement discuté entre les adolescents, et les divise: il s’agit de la popularité du créateur de contenu, évaluée à son nombre d’abonnés. Est-ce un critère valable? Quel lien entre popularité, pertinence et fiabilité? Sur ce point, les adolescents manquent de réponses, et aimeraient en avoir. Ils déplorent alors les résistances et la défiance très importantes chez les adultes envers ces figures d’attachement et figures d’autorité informationnelle (Cordier, 2024).

REVALORISER ET ACCOMPAGNER LA CULTURE INFORMATIONNELLE JUVÉNILE

Les pratiques informationnelles adolescentes souffrent d’une dévalorisation persistante (Bourdieu, 1984 ; Barrère, 2011, 2013 ; Balleys, 2015 ; Cordier, 2015, 2023), disqualifiées parce qu’elles s’expriment sur des canaux perçus comme illégitimes, ou parce qu’elles mobilisent des objets jugés «non sérieux». Cela conduit à sous-estimer la place de la presse en ligne dans leurs usages : les enquêtes de terrain révèlent pourtant une présence massive d’articles issus de médias reconnus, consultés via les plateformes (Cordier, 2023, 2024).

Reconnaître la complexité de ces pratiques, c’est aussi repenser notre mission éducative : l’enjeu n’est pas de détourner les jeunes des réseaux sociaux, mais de leur permettre d’y développer une culture des sources. Apprendre à lire, partager et débattre dans ce paysage intermédiatique, c’est faire société dans un monde connecté, non pas contre, mais avec les jeunes publics, dans la reconnaissance de leurs compétences, de leurs curiosités et de leur plaisir à s’informer.

Anne Cordier, professeure des universités en sciences de l’information et de la Communication, Centre de recherche sur les médiations (Crem), Université de Lorraine

Ressources complémentaires

Claire Balleys, Grandir entre adolescents : à l’École et sur internet, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. «Le savoir suisse», 2015.

Anne Cordier, « Lena Situations, Squeezie, Hugo Décrypte: comment ces créateurs de contenu bousculent l’information traditionnelle », The Conversation, 2024.

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